TD 6.1 : Okun, Phillips, Friedman, NEC et NEK
Croissance et chômage, arbitrage inflation-chômage, anticipations adaptatives et rationnelles, prix rigides
Objectifs de la séance
À l’issue de cette séance, vous saurez :
- Utiliser la loi d’Okun \(\Delta u = -\beta\,(g - \bar g)\) pour calculer une variation du chômage, ou la croissance nécessaire pour atteindre un objectif de chômage.
- Lire la courbe de Phillips initiale comme un « menu » de politique économique et expliquer pourquoi la stagflation la remet en cause.
- Calculer, avec la courbe de Phillips augmentée \(\pi = \pi^a - a\,(u - u^n)\) et des anticipations adaptatives, l’accélération de l’inflation puis le coût en chômage d’une désinflation (critique de Friedman).
- Comparer l’effet d’une même politique monétaire selon la Nouvelle Économie Classique (NEC : anticipations rationnelles, prix flexibles) et la Nouvelle Économie Keynésienne (NEK : anticipations rationnelles, prix rigides).
Pré-requis. CM 6 (loi d’Okun) et CM 7 (courbe de Phillips, NAIRU, anticipations, synthèse néo-keynésienne). Relisez le Chapitre II, §2.2, en particulier les parties b) à d) sur la courbe de Phillips. Ce TD complète le TD 6.
- \(u\) : taux de chômage ; \(u^n\) : taux de chômage naturel (NAIRU) ; \(\Delta u\) : variation du taux de chômage d’une année sur l’autre (en points).
- \(g\) : taux de croissance du PIB réel ; \(\bar g\) : croissance qui stabilise le chômage ; \(\beta > 0\) : coefficient d’Okun.
- \(\pi\) : inflation observée ; \(\pi^a\) : inflation anticipée ; \(a > 0\) : sensibilité de l’inflation au chômage.
- Toutes les grandeurs sont en %, ou en points de % pour les variations.
Exercice 1 : La loi d’Okun en calculs
On retient pour la France \(\beta = 0{,}3\) et \(\bar g = 1{,}5\,\%\), et pour les États-Unis \(\beta = 0{,}45\) (valeurs arrondies, proches de celles estimées dans le Chapitre II hors crise sanitaire).
a) Interprétez \(\bar g\) : pourquoi faut-il une croissance positive pour que le chômage reste stable ? (Pensez à la croissance de la population active et de la productivité.)
b) Complétez le tableau pour la France.
| Croissance du PIB \(g\) (%) | −1,0 | 0,5 | 1,5 | 3,0 |
|---|---|---|---|---|
| \(g - \bar g\) (points) | ||||
| \(\Delta u\) (points) |
c) Le taux de chômage français est de 7,5 %. Le gouvernement veut le ramener à 6,5 % en un an. Quelle croissance faut-il ? Cet objectif vous paraît-il réaliste ? Avec une croissance de 2,5 % par an, combien d’années faudrait-il (arrondissez au dixième) ?
d) Une récession frappe les deux pays : dans chacun, la croissance passe 2 points sous \(\bar g\) (\(g - \bar g = -2\)). Calculez \(\Delta u\) en France et aux États-Unis. Dans quel pays le chômage réagit-il le plus ? Reliez votre réponse à la protection de l’emploi.
e) En 2020, le PIB français recule de près de 8 % (−8 % dans les calculs). Quelle hausse du chômage la loi d’Okun prévoit-elle ? En réalité, le taux de chômage au sens du BIT a légèrement baissé en moyenne annuelle (d’environ 0,4 point). Proposez deux explications. (Indices : chômage partiel ; définition du chômage au sens du BIT et confinement.)
La loi d’Okun relie la croissance à la variation du chômage, pas à son niveau. Une croissance de 1,5 % en France ne signifie pas « pas de chômage », mais « un chômage qui ne bouge pas ».
Exercice 3 : La critique de Friedman : anticipations adaptatives et accélération de l’inflation
a) L’illusion monétaire. Une politique monétaire expansive fait monter les prix de 6 % sur l’année. Les salariés, qui anticipent une inflation de 2 % (celle de l’an passé), obtiennent une hausse de 4 % de leur salaire nominal.
- De combien les salariés croient-ils que leur salaire réel augmente ? De combien varie-t-il réellement ? (Approximation : variation du salaire réel ≈ variation du salaire nominal − inflation.)
- Expliquez pourquoi, à court terme, les salariés offrent davantage de travail et les entreprises embauchent davantage.
- Que se passe-t-il l’année suivante, quand les salariés constatent l’inflation réelle ?
b) L’accélération. On décrit maintenant l’économie par la courbe de Phillips augmentée : \[ \pi_t = \pi^a_t - 0{,}5\,(u_t - 8) \] Le NAIRU est donc \(u^n = 8\,\%\). Les anticipations sont adaptatives : on anticipe l’inflation de l’année précédente, \(\pi^a_t = \pi_{t-1}\). À la date 0, l’économie est au NAIRU avec une inflation stable de 2 %.
À partir de la date 1, le gouvernement maintient le chômage à 6 % grâce à une politique de relance. Complétez le tableau.
| Date \(t\) | 0 | 1 | 2 | 3 | 4 |
|---|---|---|---|---|---|
| Chômage \(u_t\) (%) | 8 | 6 | 6 | 6 | 6 |
| Inflation anticipée \(\pi^a_t\) (%) | 2 | ||||
| Inflation observée \(\pi_t\) (%) | 2 |
- De combien l’inflation augmente-t-elle chaque année ? Pourquoi parle-t-on d’inflation accélérationniste ?
- À la date 5, le gouvernement cesse sa relance et le chômage revient à 8 %. Calculez \(\pi_5\). L’inflation revient-elle à 2 % ?
- En déduire la forme de la courbe de Phillips de long terme. Que reste-t-il de l’arbitrage du tableau de l’exercice 2 ?
c) Le coût de la désinflation. La banque centrale veut ramener l’inflation de 6 % à 2 %, avec les mêmes anticipations adaptatives.
- Stratégie progressive : faire baisser l’inflation de 1 point par an pendant 4 ans. Quel taux de chômage faut-il chaque année ?
- Stratégie brutale : faire baisser l’inflation de 2 points par an pendant 2 ans. Quel taux de chômage faut-il chaque année ?
- Pour chaque stratégie, calculez le nombre total de « points-années » de chômage au-dessus du NAIRU (somme sur les années de \(u - u^n\)). Comparez. Le ratio de sacrifice est ce total divisé par le nombre de points d’inflation gagnés : calculez-le.
- Aux États-Unis, la désinflation menée par Paul Volcker, président de la Réserve fédérale à partir d’août 1979, fait passer l’inflation de 13,5 % (1980) à 3,2 % (1983), mais le chômage atteint 9,7 % en 1982. Ce coût est-il cohérent avec l’analyse de Friedman ?
Avec \(\pi^a_t = \pi_{t-1}\), l’équation donne \(\pi_t - \pi_{t-1} = -0{,}5\,(u_t - 8)\) : la variation de l’inflation dépend de l’écart du chômage au NAIRU. Pour faire baisser l’inflation de 1 point, il faut donc \(u_t - 8 = 2\).
Exercice 4 : NEC et NEK : une politique annoncée a-t-elle des effets réels ?
La Nouvelle Économie Classique (NEC : Lucas, Sargent, Wallace, années 1970) et la Nouvelle Économie Keynésienne (NEK : Fischer, Taylor, Calvo à partir de la fin des années 1970 ; synthèse de Woodford ; prix Nobel 2026 à Hall et Woodford) partagent l’hypothèse d’anticipations rationnelles : les agents utilisent toute l’information disponible, y compris les annonces de la banque centrale. Elles s’opposent sur la flexibilité des prix.
On garde la courbe de Phillips \(\pi = \pi^a - 0{,}5\,(u - 8)\), et une inflation initiale stable de 2 %. Aux questions c) et d), on raisonne en écart à la tendance : les chiffres s’ajoutent à l’inflation et à la croissance qui auraient eu lieu sans la politique. Les deux maquettes (Phillips en a-b, Okun en c-d) sont distinctes : n’en comparez pas les ordres de grandeur.
a) NEC, politique annoncée. La banque centrale annonce, de façon crédible, qu’elle fera passer l’inflation de 2 % à 4 %. Que vaut \(\pi^a\) ? Calculez le chômage. La politique a-t-elle un effet réel ?
b) NEC, politique surprise. La banque centrale annonce 2 % mais crée en réalité 3 % d’inflation. Les agents ont anticipé 2 %. Calculez le chômage. Pourquoi la banque centrale ne peut-elle pas répéter cette surprise chaque année ?
c) NEK : des prix rigides. On raisonne maintenant sur les entreprises. La banque centrale annonce, de façon crédible, une politique qui augmente la dépense nominale de l’économie de 5 % cette année. Toutes les entreprises l’anticipent. Mais 40 % d’entre elles ont fixé leurs prix pour l’année (catalogues, contrats) et ne peuvent pas les modifier ; les 60 % restantes augmentent leurs prix de 5 %.
On utilise l’approximation : croissance de la dépense nominale ≈ inflation + croissance réelle de la production.
- Calculez l’inflation moyenne de l’année 1 (moyenne pondérée des hausses de prix).
- En déduire la croissance réelle de la production en plus de sa tendance.
- Avec le coefficient d’Okun \(\beta = 0{,}3\) de l’exercice 1, de combien le chômage varie-t-il ? (Ici, \(g - \bar g\) est la croissance en plus de la tendance.)
- L’année 2, la dépense nominale n’augmente plus et les 40 % d’entreprises restantes ajustent à leur tour leurs prix de 5 %. Que deviennent la production et le chômage ?
d) Refaites le calcul de la question c) en supposant, comme la NEC, que toutes les entreprises peuvent ajuster leurs prix. Concluez : qu’est-ce qui, dans la NEK, redonne un effet réel de court terme à une politique pourtant anticipée ?
e) La BCE annonce une cible d’inflation de 2 % et communique sur l’évolution future de ses taux d’intérêt. En vous appuyant sur les questions précédentes, expliquez pourquoi piloter les anticipations est devenu un instrument de la politique monétaire.
Exercice 5 : Synthèse : quatre lectures de la courbe de Phillips
Complétez le tableau suivant.
| Keynésiens (années 1960) | Friedman-Phelps (anticipations adaptatives) | NEC (Lucas, Sargent) | NEK (Taylor, Calvo, Woodford) | |
|---|---|---|---|---|
| Anticipations | ||||
| Prix et salaires | ||||
| Courbe de Phillips de court terme | ||||
| Courbe de Phillips de long terme | ||||
| Effet réel d’une politique monétaire annoncée, à court terme | ||||
| Effet réel à long terme |
Question de réflexion (15 à 20 lignes). « La politique monétaire peut-elle réduire durablement le chômage ? » Vous mobiliserez les calculs des exercices 3 et 4, et la loi d’Okun.
Pour aller plus loin
- Chapitre II, §2.2 : loi d’Okun, courbe de Phillips (a à d) et encadré sur le prix Nobel 2026.
- Okun (1962) : l’article fondateur de la loi d’Okun.
- Phillips (1958) et Friedman (1968) : la relation initiale et sa critique par les anticipations.
- Hall (1978) et Woodford (2003) : les fondements de la synthèse néo-keynésienne ; Nobel Prize Outreach (2026) pour la présentation du prix.
- Blanchard et Cohen (2020), Macroéconomie : chapitres sur la courbe de Phillips et la désinflation.