Chapitre I, §1-3 : Mesurer et situer la croissance économique
L2 AES : Semestre 1, 2026-2027
Aujourd’hui, on pose les fondations mesurables du cours : comment évalue-t-on la richesse produite, que nous apprend l’histoire longue de la croissance, et à quel horizon se situe-t-on quand on parle de « croissance » ?
Source : Ouedraogo (2025-2026), Chapitre I ; Mathonnat (2018-2019), Introduction.
À l’issue de cette séance, vous saurez :
La France a-t-elle vécu, depuis 2008, une succession de crises ou une stagnation prolongée ?
Ligne verticale : déclenchement de la crise financière de 2008. Idée à garder en tête pour tout le semestre : croissance faible + chômage élevé et persistant = hypothèse de « stagnation séculaire », débattue en introduction du cours de C. Mathonnat.
PIB (Produit intérieur brut) : mesure de la richesse, quantité de biens et de services, créée sur un territoire donné au cours d’une période donnée (trimestre ou année).
PIB nominal
Quantités produites × prix courants.
Combine un effet volume et un effet prix.
PIB réel
Quantités produites × prix constants (année de référence).
Isole le seul effet volume : mesure pertinente pour comparer l’activité dans le temps.
flowchart TD
A[Quantites x Prix courants] --> B[PIB nominal]
C[Quantites x Prix constants] --> D[PIB reel]
B --> E[Effet volume]
B --> F[Effet prix]
D --> G[Effet volume seul]
C’est cette décomposition qui justifie de toujours calculer un taux de croissance sur le PIB réel : le PIB nominal peut augmenter sans que la richesse produite augmente, si c’est l’effet prix qui domine.
L’Insee ne recompte pas les quantités produites. Il part des valeurs en euros courants et leur retire la part due aux prix, en trois temps.
Un produit, deux années :
| Prix | Quantité | Valeur | |
|---|---|---|---|
| 2023 | 10 € | 100 | 1 000 € |
| 2024 | 11 € | 102 | 1 122 € |
On déflate : 1 122 / 1,10 = 1 020 €
| Évolution | |
|---|---|
| Valeur (nominal) | + 12,2 % |
| Prix | + 10 % |
| Volume (réel) | + 2 % |
Un « prix constant » n’est pas un prix figé, c’est un chaînage annuel. D’où deux conséquences : le déflateur du PIB est un résultat du calcul (nominal / réel × 100), pas une mesure ; et les volumes chaînés ne s’additionnent plus exactement (défaut d’additivité).
Source : Insee, comptes nationaux annuels, base 2020 ; SEC 2010 (Eurostat).
| IPC | Déflateur du PIB | |
|---|---|---|
| Ce qu’il mesure | les prix payés par les ménages | les prix de ce qui est produit en France |
| Importations | comprises | exclues |
| Exportations | exclues | comprises |
| D’où vient le chiffre | d’une collecte de prix sur le terrain | d’un calcul : PIB nominal / PIB réel |
| Publication | mensuelle | trimestrielle |
Derrière l’IPC, une collecte massive : 140 000 relevés par mois dans 30 000 points de vente, plus les données de caisse de la grande distribution depuis 2020, soit près de 80 millions de produits suivis.
D’où une divergence à retenir : un choc sur le prix de l’énergie importée fait bondir l’IPC et beaucoup moins le déflateur du PIB. Le pétrole pèse dans le panier des ménages ; il ne fait pas partie de ce qui est produit en France.
Source : Insee, IPC base 2025, note méthodologique de février 2026 (Insee 2026).
Deux biais tirent la mesure dans le même sens : ils gonflent l’inflation mesurée, donc rabotent la croissance en volume.
flowchart LR
Q["Effet qualité"] --> S["Inflation mesurée trop élevée"]
B["Effet de substitution"] --> S
S --> V["Croissance en volume sous-estimée"]
S --> I["Smic et pensions indexés trop haut"]
Sources : Insee, IPC base 2025, note méthodologique de février 2026 (Insee 2026) ; Boskin, Dulberger, Gordon, Griliches et Jorgenson, Toward a More Accurate Measure of the Cost of Living, rapport au Senate Finance Committee, 1996 (Boskin et al. 1996).
Figure 2: PIB nominal et PIB réel, France, indices base 100 en 1990. L’écart croissant entre les deux courbes (zone grisée) est l’effet prix cumulé : c’est le « coin d’inflation ». Indice réel construit à partir des taux de croissance annuels du PIB réel ; indice nominal à partir des niveaux de PIB en valeur. Source : Banque mondiale, WDI (NY.GDP.MKTP.KD.ZG) et Insee, comptes nationaux annuels.
Le PIB nominal croît plus vite que le PIB réel sur toute la période (× 2,7 contre × 1,6 entre 1990 et 2023) : l’écart traduit l’inflation cumulée. C’est pour isoler la seule création de richesse que le taux de croissance se calcule toujours sur le PIB réel.
PIB par habitant (ou par tête) : PIB réel rapporté à la population, indicateur usuel de niveau de vie moyen.
PIB par habitant en PPA (parité de pouvoir d’achat) : PIB par habitant corrigé des écarts de coût de la vie entre pays, ce qui permet de comparer le pouvoir d’achat réel, pas seulement la valeur convertie au taux de change.
Pourquoi cette distinction compte : deux pays au même PIB par habitant en dollars courants peuvent avoir un niveau de vie réel très différent si le coût de la vie diffère fortement entre eux.
Figure 3: PIB par habitant en dollars courants, taux de change du marché contre parité de pouvoir d’achat (PPA), Chine, Inde, France et États-Unis, 2022. Source : Banque mondiale, World Development Indicators (WDI), indicateurs NY.GDP.PCAP.CD (taux de change courant) et NY.GDP.PCAP.PP.CD (PPA). Valeurs figées en dur.
La correction PPA rehausse fortement le niveau de vie mesuré de la Chine (+68 %) et surtout de l’Inde (+251 %), pays où le coût de la vie est bas, alors qu’elle change peu la position de la France et des États-Unis. C’est exactement l’exemple de la phrase-clé précédente, sur données réelles.
\[ \text{Taux de croissance du PIB}_t = \frac{PIB_t - PIB_{t-1}}{PIB_{t-1}} \times 100 \]
On calcule toujours le taux de croissance sur le PIB réel, jamais sur le PIB nominal, sinon on mesurerait en partie de l’inflation, pas de la richesse créée.
Figure 4: Croissance trimestrielle du PIB réel en France (t/t-1, %, CVS-CJO), autour des deux récessions techniques les plus récentes. Bandes grisées : au moins deux trimestres consécutifs de croissance négative (règle de la diapo précédente). Source : Insee, comptes nationaux trimestriels, PIB en volume, CVS-CJO (série concordante avec Eurostat, namq_10_gdp, chain-linked volumes). Valeurs figées en dur.
2020T4, isolé entre deux trimestres positifs, n’est pas grisé : il ne remplit pas le critère des deux trimestres consécutifs.
L’observation de longue période fait apparaître cinq régularités empiriques qui structurent la réflexion sur la croissance, et, en creux, sur le rôle de la politique économique.
Cinq ruptures successives dessinent la trajectoire du PIB mondial : cliquez pour les faire apparaître, cumulativement.
Évolution du PIB mondial, an 1000-2023, échelle logarithmique. Avant la révolution industrielle (1760-1820), le PIB mondial croît très lentement pendant des siècles ; il explose ensuite de façon quasi verticale sur une échelle logarithmique. Source : Maddison Project Database (2023), via Our World in Data (ourworldindata.org/grapher/global-gdp-over-the-long-run).
Entre 1950 et 2022, le revenu par habitant a été multiplié par :
× 3,8 États-Unis
× 4,7 France
× 7,5 Allemagne
× 12,5 Japon
Le phénomène est massif, mais très hétérogène, y compris entre pays pourtant tous développés dès 1950.
Les quatre pays sont tous des économies développées dès 1950 : l’écart de multiplicateur (x 3,8 à x 12,5) montre que le rattrapage de niveau de vie après-guerre a été massif partout, mais très inégal, y compris au sein du monde développé.
Convergence : phénomène par lequel les pays initialement moins riches connaissent une croissance plus forte, réduisant leur écart avec les pays les plus riches.
Dans l’OCDE, rattrapage net : le Japon, le plus pauvre du groupe en 1950, croît le plus vite ; les États-Unis, les plus riches, le moins vite.
À l’échelle mondiale, rien de tel : la courbe d’ensemble est plate. Le Botswana et la Corée du Sud décollent depuis le bas du classement, la RD Congo, Madagascar et la Centrafrique reculent.
La convergence est donc conditionnelle : elle joue à l’intérieur d’un club, pas entre tous les pays.
La droite grise est quasi plate : sur 40 pays, le niveau de départ ne prédit pas la croissance qui suit. La droite bleue descend nettement : dans l’OCDE, le Japon, le plus pauvre en 1950, gagne 3,6 % par an, les États-Unis 1,9 %. La convergence joue à l’intérieur d’un club, non entre tous les pays.
Dans les pays de l’OCDE, l’économie continue de croître, mais à un rythme moins soutenu qu’avant les chocs pétroliers.
Principale explication : le ralentissement des gains de productivité, un thème que nous retrouverons au chapitre II à travers la loi d’Okun et, plus loin dans le cours, à travers le débat sur la stagnation séculaire (R. Gordon, L. Summers).
La croissance de l’OCDE reste positive sur toute la période, mais son rythme se réduit fortement après les chocs pétroliers de 1973 et 1979 (5,3 % en moyenne dans les années 1960 contre 1,8 % dans les années 2000) : c’est la baisse tendancielle des gains de productivité qui explique l’essentiel de ce ralentissement. La décennie 2020s (incomplète, 2020-2024) reste marquée par le choc Covid-19 de 2020.
Entre pays : baisse des écarts de revenu entre pays, conséquence, notamment, de la convergence partielle (fait 3).
Au sein des pays : hausse des inégalités internes dans de nombreux pays de l’OCDE.
Facteurs identifiés : mondialisation, changement technologique, évolution du rôle de l’État, financiarisation de l’économie.
Depuis 1980, la part du revenu national captée par les 10 % les plus riches augmente fortement aux États-Unis (34 % à 46 % environ) et, dans une moindre mesure, au Royaume-Uni (28 % à 36 % environ), alors qu’elle reste comparativement stable en France (autour de 32-33 %) : la hausse des inégalités internes n’est ni uniforme, ni inévitable, elle dépend des choix nationaux (fiscalité, négociation salariale, régulation).
Pourquoi distinguer des horizons ? Parce que les déterminants de l’activité économique ne sont pas les mêmes selon la durée considérée, et donc les politiques économiques pertinentes non plus.
CT → dominé par la demande · MT → retour vers le potentiel · LT → déterminé par l’offre
flowchart LR
A["Court terme<br/>Demande domine<br/>Capital et technologie fixes"] --> B["Moyen terme<br/>Retour vers le potentiel<br/>Facteurs quasi fixes"]
B --> C["Long terme<br/>Offre domine<br/>Tous les facteurs deviennent variables"]
Court terme (CT) : quelques années. Les fluctuations de l’activité (variations du PIB autour de sa tendance) sont dominées par la demande : confiance des consommateurs, taux d’intérêt, etc.
C’est l’horizon des politiques de stabilisation (chapitre I, §5) : agir sur la demande pour limiter l’écart entre production effective et production potentielle.
D’une année sur l’autre, le PIB par habitant fluctue nettement autour de sa tendance : ces à-coups (récessions en rouge) sont dominés par des chocs de demande (confiance, investissement, commerce extérieur), l’horizon du court terme.
Moyen terme (MT) : une décennie ou moins. L’activité tend à revenir vers son niveau potentiel, déterminé par des facteurs d’offre. Le stock de capital, la technologie, le travail disponible et les institutions sont supposés quasi fixes à cet horizon.
Les écarts à la tendance, positifs en vert (expansion de la fin des années 1990 et du milieu des années 2000) ou négatifs en rouge (récession du début des années 1990, crise de 2009, Covid-19 en 2020), ne persistent pas : l’activité revient vers son niveau potentiel en quelques années, l’horizon du moyen terme.
Long terme (LT) : plusieurs décennies. Tous les facteurs deviennent variables. La croissance de long terme s’explique par les facteurs d’offre : accumulation du capital, progrès technique, ressources humaines (quantité et qualité de la main-d’œuvre).
C’est l’horizon des politiques d’allocation (chapitre I, §5) : élever la trajectoire de croissance potentielle plutôt que de corriger un écart ponctuel.
Sur la même fenêtre que la diapositive précédente, l’attention se déplace des cycles vers la tendance (en bleu) : sa pente, plus faible après les années 2000, reflète le ralentissement des gains de productivité (offre). À l’horizon long, ce sont ces déterminants d’offre, et non les écarts de moyen terme, qui comptent.
À retenir
Pour la prochaine fois
cours/chap1.qmd).Macroéconomie 1, L2 AES · 2026-2027