CM 2 : Politique économique & fonctions de Musgrave

Chapitre I, §4-5 : fondements, typologie, Tinbergen, Kaldor et le modèle OA-DA

Pierre Beaucoral

L2 AES : Semestre 1, 2026-2027

Plan

  1. Qu’est-ce que la politique économique ? (définition, fondements)
  2. Approches néoclassique et keynésienne
  3. Objectifs et instruments
  4. Trois fonctions de la politique économique
  5. Objectif de stabilisation et modèle OA-DA
  6. Allocation, redistribution, synthèse

Objectifs

Objectifs de la séance

  • Définir la politique économique et distinguer approche normative et approche positive.
  • Opposer les recommandations néoclassiques (offre) et keynésiennes (demande).
  • Classer une politique économique selon l’horizon, l’instrument, le secteur visé.
  • Appliquer la règle de Tinbergen et lire un carré magique de Kaldor.
  • Nommer et distinguer les trois fonctions de Musgrave (stabilisation, allocation, redistribution).
  • Construire le modèle OA-DA et y lire les effets des quatre chocs conjoncturels (offre/demande, positif/négatif).

La politique économique corrige les déséquilibres macroéconomiques

Politique économique : ensemble des interventions des pouvoirs publics (État, banques centrales, administrations locales, agences) visant à corriger les déséquilibres macroéconomiques (récession, chômage, inflation, déséquilibre extérieur), ou, de façon équivalente, à atteindre des objectifs donnés (croissance, plein emploi, stabilité des prix…) en mobilisant des instruments.

Erreur fréquente

Ne pas confondre politique économique (l’action des pouvoirs publics, objet de ce cours) et économie politique (nom historique de la science économique elle-même).

Deux questions distinctes se posent d’emblée

Approche normative

Que devrait faire le gouvernement ? Quels sont les « bons » objectifs à poursuivre (croissance, plein emploi…) ?

Approche positive

Qu’est-ce que le gouvernement fait réellement ? Quels objectifs et contraintes façonnent en pratique les politiques menées ?

Cette distinction structure tout jugement porté sur une politique économique : est-elle souhaitable (normatif) ou explicable (positif) ?

Néoclassiques et keynésiens s’opposent sur le rôle de l’État

Vision néoclassique (libérale)

La libre concurrence assure un équilibre général ; seuls des chocs exogènes le perturbent, temporairement. Les marchés s’ajustent spontanément.

→ Politiques d’offre : lever les entraves à la concurrence, ne pas altérer les incitations à travailler/épargner. Intervention limitée de l’État.

Vision keynésienne

Les marchés ne s’autorégulent pas (prix rigides). L’État doit réguler la demande pour éviter récession et surchauffe.

→ Politiques de demande, plus interventionnistes. Objectif : maintenir l’activité au niveau du plein emploi.

Note

Ces deux visions seront reprises en détail avec le modèle OA-DA (section 5) puis approfondies au chapitre II pour le marché du travail.

La politique économique se classe selon l’horizon, l’instrument, le secteur

Selon l’horizon

  • Conjoncturelle : rétablit à court terme les grands équilibres (plein emploi, prix, extérieur). Agit sur la demande. Ex. : subventions ciblées, facilités de crédit.
  • Structurelle : modifie durablement le cadre institutionnel. Agit sur l’offre, à long terme, pour élever la production potentielle. Ex. : réforme du marché du travail, éducation, R&D.

D’autres critères usuels : selon l’instrument (budgétaire, monétaire, de change) ; selon le secteur visé (commerciale, industrielle, agricole…).

Un objectif, un instrument : la règle de Tinbergen

Règle de Tinbergen : pour poursuivre \(n\) objectifs de politique économique indépendants, il faut disposer d’au moins \(n\) instruments indépendants.

Exemple : réduire l’inflation (politique monétaire restrictive) et faire baisser le chômage (politique budgétaire expansionniste) exige de combiner deux instruments distincts : un policy-mix.

Quand les instruments manquent au regard des objectifs, les pouvoirs publics doivent procéder à un arbitrage coûts-bénéfices.

Le carré de Kaldor visualise l’arbitrage entre quatre objectifs

Figure 1: Carré magique de Kaldor, France : 2019 (avant Covid) vs 2009 (crise financière). Croissance du PIB réel, taux de chômage, inflation (IPC) et solde du compte courant (% du PIB). Plus la surface est grande et régulière, meilleure est la situation macroéconomique. Source : Banque mondiale, World Development Indicators (WDI).

À retenir

Deux relations empiriques (chapitre II) rendent explicites les arbitrages du carré de Kaldor : la courbe de Phillips (inflation ↔︎ chômage) et la loi d’Okun (croissance ↔︎ chômage). Depuis les années 1990, un cinquième objectif s’y ajoute : la soutenabilité de la dette publique.

Musgrave distingue trois fonctions de la politique économique

D’après Richard Musgrave (Musgrave 1959) :

  • Stabilisation (conjoncturelle) : limiter les fluctuations de l’activité autour de sa tendance de long terme (réduire l’output gap).
  • Allocation (structurelle) : élever la trajectoire de la croissance potentielle.
  • Redistribution (structurelle) : ajuster le partage des richesses (équité).

Allocation et stabilisation agissent toutes deux sur le niveau de l’activité, mais à des horizons différents. La redistribution, elle, porte sur le partage du revenu, pas sur son niveau.

Trois fonctions, trois logiques d’action publique

flowchart TD
    A[Politique economique] --> B[Stabilisation<br/>court terme]
    A --> C[Allocation<br/>moyen-long terme]
    A --> D[Redistribution<br/>tous horizons]
    B --> B1[Reduit ecart<br/>production-potentiel]
    C --> C1[Eleve la production<br/>potentielle Y star]
    D --> D1[Ajuste le partage<br/>des richesses]

Les trois fonctions de Musgrave partent toutes de la politique économique mais diffèrent par leur horizon et leur logique : efficacité pour la stabilisation et l’allocation, équité pour la redistribution.

Faut-il stabiliser l’économie à court terme ? Deux réponses opposées

Économie de l’offre (néoclassique)

Le marché s’autorégule (loi de Say : « l’offre crée sa propre demande »). Les prix et salaires sont flexibles : tout déséquilibre se corrige par un ajustement par les prix. Le chômage est donc volontaire, et stimuler la demande ne crée que de l’inflation, sans effet durable sur la production.

Économie de la demande (keynésienne)

En réponse, Keynes objecte qu’à court terme les prix et salaires sont rigides : l’ajustement se fait alors par les quantités (production, emploi). Trois arguments contre l’autorégulation :

  1. rigidité des prix et salaires à court terme (ajustement par les quantités) ;
  2. préférence pour la liquidité ;
  3. incertitude et anticipations de demande.

L’État doit alors mener une politique stabilisatrice (contra-cyclique) : ramener la demande vers le niveau du PIB potentiel.

Rigidités et ajustement par les quantités : le mécanisme keynésien

Cliquez pour faire apparaître, une à une, les étapes du mécanisme.

Figure 2
Figure 3
Figure 4
Figure 5
Figure 6
Figure 7
Figure 8

Faute de prix et salaires flexibles à court terme, un choc de demande négatif se propage par les quantités (production, puis emploi) jusqu’au chômage : c’est l’argument central de la vision keynésienne en faveur d’une politique de stabilisation.

Le modèle OA-DA relie prix et production

  • Offre agrégée (OA) : relation entre prix et quantité produite.
    • CT (keynésien) : croissante : une hausse des prix réduit le salaire réel \(w = W/P\) et rend la production plus profitable.
    • LT (néoclassique) : verticale en \(Y^*\) (production potentielle) : les prix s’ajustent, l’offre ne peut plus croître.
  • Demande agrégée (DA) : relation décroissante à CT comme à LT : une hausse des prix réduit la richesse réelle des ménages (effet de richesse négatif) donc la consommation.

À l’équilibre de référence \(E_0\), la production est égale à son potentiel \(Y^*\) : c’est le point de départ des quatre chocs qui suivent.

Quatre chocs conjoncturels : une carte pour s’orienter

flowchart TD
    A[Choc conjoncturel] --> B[Choc de demande]
    A --> C[Choc d offre]
    B --> B1[Positif - Y et P augmentent]
    B --> B2[Negatif - Y et P diminuent]
    C --> C1[Positif - Y augmente P diminue]
    C --> C2[Negatif - Y diminue P augmente - stagflation]

Un choc conjoncturel se classe d’abord par son origine (demande ou offre), puis par son signe : les quatre branches de cet arbre correspondent aux quatre diapositives suivantes.

Un choc de demande négatif éloigne la production de son potentiel

Figure 9: Choc de demande négatif : DA se déplace vers la gauche ; production et prix baissent tous deux (E0 → E1).

Exemple : une crise financière réduit la richesse des ménages, donc leur consommation. Réponse : relance budgétaire et/ou monétaire pour ramener DA vers \(DA_0\).

Un choc de demande positif crée une surchauffe inflationniste

Figure 10: Choc de demande positif : DA se déplace vers la droite ; production et prix augmentent tous deux (E0 → E1).

Exemple : une forte hausse du prix des actifs financiers augmente la richesse des ménages, donc leur consommation. Réponse : politique restrictive pour freiner la surchauffe et retrouver la stabilité des prix.

Un choc d’offre négatif provoque une stagflation

Figure 11: Choc d’offre négatif (ex. choc pétrolier) : OA_CT se déplace vers la gauche ; prix en hausse, production en baisse (stagflation).

Prix et production varient en sens opposés : c’est la stagflation. Une relance de la demande ne répare pas ce choc : elle aggraverait l’inflation. Il faut une politique d’offre (coût du travail, fiscalité, compétitivité).

Le double choc pétrolier français : la stagflation à l’œuvre (1970-1985)

Cliquez pour faire apparaître le chômage, en plus de l’inflation.

Figure 12
Figure 13

France, 1970-1985 (années-repères). Inflation : indice des prix à la consommation, % annuel. Chômage : taux de chômage, % population active ; France : série nationale BIT (Banque mondiale, WDI, SL.UEM.TOTL.NE.ZS) pour 1980, 1981 et 1985. Source : INSEE ; OCDE, séries longues ; Banque mondiale, WDI.

Un choc d’offre positif accroît la production et fait baisser les prix

Figure 14: Choc d’offre positif (ex. innovation technologique majeure) : OA_CT se déplace vers la droite ; prix en baisse, production en hausse.

Prix et production varient en sens opposés : production en hausse, prix en baisse. Exemple : une innovation majeure réduit les coûts de production et accroît la profitabilité.

Le bon remède dépend de la nature du choc

Choc Courbe déplacée Production Prix Politique adaptée
Demande négatif DA ← Relance (demande)
Demande positif DA → Restriction (demande)
Offre négatif OA_CT ← (↑) Politique d’offre
Offre positif OA_CT → (↓) Aucune (choc favorable)

Le choix dépend de deux éléments : (1) le type de choc (offre ou demande), et (2) le degré de rigidité nominale de l’économie : plus l’OA_CT est plate (rigidités fortes), plus une politique de demande est efficace sur la production, pour une faible hausse des prix.

Diagnostiquer un choc : croissance et inflation bougent-elles ensemble, ou en sens opposé ?

Un test empirique simple, dans le plan croissance-inflation. Cliquez pour faire apparaître les points un à un : année calme, puis choc de demande (2009), puis choc d’offre (1975).

Figure 15
Figure 16
Figure 17

France. Croissance du PIB réel et inflation IPC. Source : Banque mondiale, World Development Indicators (NY.GDP.MKTP.KD.ZG, FP.CPI.TOTL.ZG) ; INSEE pour 1975.

Le modèle colle aux données

Figure 18

Avocat du diable : le modèle colle-t-il aux données ?

Oui : en 2009, production et prix chutent ensemble (choc de demande, quadrant bas-gauche). En 1975, la production chute mais l’inflation reste élevée (choc d’offre, quadrant haut-gauche). Un simple coup d’œil au signe conjoint des deux variables permet de diagnostiquer la nature du choc, sans modèle économétrique.

L’allocation déplace la production potentielle elle-même

Allocation : élever la trajectoire de la croissance potentielle : accumulation du capital, progrès technique, quantité et qualité des ressources humaines.

Contrairement à la stabilisation (réduire l’écart production effective / potentielle), l’allocation déplace \(Y^*\). Instruments : éducation, R&D, concurrence, réformes du marché du travail, infrastructures. Approfondi aux chapitres II et III.

La redistribution répond à une exigence d’équité, non d’efficacité

Redistribution : ajuster le partage des richesses produites, indépendamment de leur niveau.

Instruments usuels : fiscalité progressive, transferts sociaux, services publics universels. Arbitrage récurrent efficacité / équité : un système très redistributif peut réduire les incitations à travailler ou investir (approfondi au chapitre III, trappes à inactivité).

Pour aller plus loin

Le degré souhaitable de redistribution relève d’une conception de la justice sociale (utilitariste, rawlsienne, Sen, libertarienne), la théorie économique seule ne tranche pas ce débat.

Synthèse : trois fonctions, trois horizons, trois logiques

Fonction Horizon Levier Logique
Stabilisation Court terme Demande (OA-DA) Efficacité : réduire l’output gap
Allocation Moyen-long terme Offre Efficacité : élever \(Y^*\)
Redistribution Tous horizons Fiscalité, transferts Équité : partage du revenu

Stabilisation et allocation influencent toutes deux le niveau de l’activité, à des horizons différents ; la redistribution porte sur son partage.

À retenir, et pour la prochaine fois

À retenir

  • Fondements (normatif/positif), typologie et règle de Tinbergen.
  • Musgrave : stabilisation, allocation, redistribution.
  • Choc de demande : Y et P même sens ; offre : sens opposés.
  • Politique de demande d’autant plus efficace que l’OA_CT est plate.

Pour la prochaine fois

À préparer pour le CM 3 (Chapitre II, §I-III : marché du travail)

  • Relire la section 5 du chapitre I (Musgrave, OA-DA).
  • Réviser PIB nominal/réel et les horizons CT/MT/LT.
  • Parcourir le dossier de TD 1 avant la séance.
  • Pourquoi le marché du travail est-il un marché spécifique ?

D’après les cours de C. Mathonnat (2018-2019) et M. Ouedraogo (2025-2026). Sources : Chapitre I, §4-5 (Ouedraogo) ; Slides Chapitre I, partie 2.

Musgrave, Richard A. 1959. The Theory of Public Finance. McGraw-Hill.