CM 4 : Typologie des chômages & évolutions

Chapitre II, Partie 1, §IV-V

Pierre Beaucoral

L2 AES : Semestre 1, 2026-2027

Plan de la séance

  1. Pourquoi distinguer plusieurs formes de chômage ?
  2. Le chômage structurel : quatre mécanismes
  3. Le chômage conjoncturel : deux mécanismes
  4. Synthèse : l’arbre de la typologie
  5. Histoire longue du chômage (1970-2000) : chocs et hystérèse
  6. Le débat sur le rôle des institutions
  7. Pont vers le Chapitre III : politiques actives/passives

Source : d’après le cours de M. Ouedraogo (CERDI, UCA), Chapitre II §1.4-1.5.

Objectifs de la séance

À l’issue de ce cours, vous saurez

  • Distinguer les six formes de chômage (frictionnel, classique, technologique, d’inadéquation, keynésien, technique) et les rattacher à l’horizon structurel ou conjoncturel.
  • Ne pas confondre la distinction structurel/conjoncturel avec la distinction volontaire/involontaire.
  • Expliquer le mécanisme de l’hystérèse du chômage et l’illustrer par la divergence États-Unis/Europe depuis les années 1970.
  • Présenter les deux lectures du débat institutionnaliste sur le chômage européen.

Le taux de chômage agrégé cache des réalités hétérogènes

Rappel du CM précédent : deux pays peuvent afficher le même taux de chômage avec des taux d’activité, des taux d’emploi et des dynamiques de flux totalement différents.

  • Un chômage élevé peut venir d’un manque de postes vacants, d’un salaire trop élevé, d’un manque de qualifications, ou d’un simple délai de transition entre deux emplois.
  • Ces situations n’appellent pas les mêmes politiques économiques.

D’où la nécessité d’une typologie : chaque forme de chômage a sa propre cause et son propre remède.

Il faut distinguer le chômage selon son horizon temporel

Chômage structurel (long terme) : lié aux mutations durables des structures de l’économie : rigidités du marché du travail, changement technologique, inadéquation des qualifications. Il appelle des réformes structurelles agissant sur l’offre.

Chômage conjoncturel (court terme) : chômage temporaire lié à une baisse ponctuelle de l’activité économique. Il appelle des politiques de relance de la demande d’inspiration keynésienne.

Cette distinction structure toute la suite du chapitre : les cadres théoriques néoclassique et WS-PS expliquent le chômage structurel, le cadre keynésien le chômage conjoncturel.

Le chômage structurel recouvre quatre mécanismes distincts

Type Mécanisme
Frictionnel (mobilité) Temps nécessaire pour retrouver un emploi entre deux postes, transition inévitable, même proche du plein emploi.
Classique (volontaire) Rigidité à la baisse du salaire réel : un salaire trop élevé réduit la rentabilité et donc l’embauche.
Technologique Substitution du capital (machines) au travail pour accroître la productivité.
D’inadéquation Décalage entre les compétences offertes par les travailleurs et celles demandées par les entreprises.

Signe caractéristique du chômage classique : chômage élevé, salaires élevés, faible rentabilité des entreprises, coexistence typique.

Le chômage conjoncturel provient d’une insuffisance de la demande

Type Mécanisme
Keynésien Insuffisance de la demande anticipée par les entreprises sur le marché des biens et services.
Technique Baisse momentanée de l’activité (chute de la demande, rupture d’approvisionnement…) ; les travailleurs conservent leur contrat.

Signe caractéristique du chômage keynésien : chômage élevé, salaires faibles, demande de biens et services faible, le miroir inversé du chômage classique.

Le mécanisme keynésien suit une chaîne de causalité simple

flowchart LR
    A[Demande anticipee insuffisante] --> B[Production revue a la baisse]
    B --> C[Emploi reduit]
    C --> D[Chomage keynesien]

Une demande anticipée insuffisante se propage à la production puis à l’emploi : le chômage keynésien résulte d’un déficit de demande, non d’un problème de salaire ou de qualification.

D’où le remède : une relance de la demande peut suffire à relancer la chaîne en sens inverse, inutile d’agir sur les structures de l’offre.

Synthèse : six formes de chômage, deux horizons

Chômage structurel (long terme)

  • Frictionnel
  • Classique
  • Technologique
  • D’inadéquation

→ réformes structurelles (offre)

Chômage conjoncturel (court terme)

  • Keynésien
  • Technique

→ politiques de relance (demande)

Source : Chapitre II, §1.4.

L’arbre de la typologie résume les six mécanismes

flowchart TD
    A[Chomage] --> B[Structurel - long terme]
    A --> C[Conjoncturel - court terme]
    B --> B1[Frictionnel]
    B --> B2[Classique]
    B --> B3[Technologique]
    B --> B4[Inadequation]
    C --> C1[Keynesien]
    C --> C2[Technique]

Six formes de chômage se répartissent en deux branches selon l’horizon temporel : structurel (offre) ou conjoncturel (demande).

Erreur fréquente : deux distinctions à ne pas confondre

Avertissement

Structurel/conjoncturel ≠ volontaire/involontaire

  • Structurel/conjoncturel : question d’horizon temporel.
  • Volontaire/involontaire : le travailleur souhaite-t-il ou non travailler au salaire de marché en vigueur ?

Ces deux distinctions se recoupent partiellement, mais ne sont pas identiques :

  • le chômage classique est qualifié de volontaire par les néoclassiques, mais il est bien structurel ;
  • le chômage keynésien est involontaire et conjoncturel.

Cette typologie s’éclaire par l’histoire longue du chômage

L’évolution du chômage en Europe et aux États-Unis depuis les années 1970 permet d’illustrer concrètement chacune de ces formes de chômage, et de comprendre pourquoi un même choc peut avoir des conséquences très différentes selon le pays.

Trois grandes séquences : le choc pétrolier des années 1970, la désinflation du début des années 1980, puis la divergence institutionnelle des années 1990-2000.

Les chocs pétroliers des années 1970 déclenchent une stagflation inédite

Les deux chocs pétroliers (1973 et 1979) provoquent une stagflation : hausse simultanée du chômage et de l’inflation, sous l’effet conjugué de :

  • la hausse du prix du pétrole (choc d’offre négatif),
  • le ralentissement des gains de productivité,
  • une forte demande de hausses salariales pour compenser la perte de pouvoir d’achat.

La stagflation est un phénomène nouveau : jusque-là, on pensait chômage et inflation liés par une relation inverse (courbe de Phillips de court terme, voir CM 7).

La désinflation du début des années 1980 frappe différemment les deux rives de l’Atlantique

Pour juguler l’inflation, les banques centrales relèvent fortement leurs taux d’intérêt (choc de demande négatif) : le chômage augmente fortement des deux côtés de l’Atlantique.

États-Unis

  • Marché du travail plus flexible
  • Policy-mix incluant une relance budgétaire
  • Remontée des taux plus brève

→ choc temporaire

Europe

  • Ajustement des salaires plus rigide
  • Réponse budgétaire plus limitée

→ choc durable

Les trajectoires divergent nettement entre 1970 et 2000

Trois moments clés : cliquez pour dérouler les deux chocs pétroliers, puis la désinflation et ses suites.

Figure 1
Figure 2
Figure 3

Après la désinflation du début des années 1980, le chômage retombe aux États-Unis mais reste durablement élevé en France. Sources : BLS (États-Unis, taux de chômage civil, moyenne annuelle, série LNS14000000) ; France : série nationale BIT (Banque mondiale, WDI) à partir de 1980, INSEE/OCDE pour 1970-1979 ; comparaison indicative. Années sélectionnées, 1970-2000.

Un choc temporaire peut laisser une empreinte permanente

Hystérèse du chômage. Un choc temporaire sur l’économie peut avoir des effets permanents, empêchant le retour de l’économie à son état initial. Appliquée au marché du travail : une longue période de chômage élevé fait augmenter le taux de chômage structurel lui-même.

Ce mécanisme explique en partie pourquoi la désinflation des années 1980, coûteuse en emplois à court terme, a laissé des traces durables sur le chômage structurel européen.

Trois mécanismes alimentent l’hystérèse

  1. Hausse de la proportion de chômeurs de longue durée : plus de 12 mois sans emploi.
  2. Découragement croissant : sortie de la recherche active, donc de la population active.
  3. Dépréciation du capital humain : perte de compétences, de réseau professionnel, d’employabilité.

Ces trois canaux se renforcent mutuellement : plus le chômage dure, plus il devient difficile d’en sortir, un cercle auto-entretenu.

Le canal 1, en chiffres : le chômage de longue durée

Un même taux de chômage agrégé peut cacher des dynamiques de persistance très différentes (rappel du CM3) : la part des chômeurs de longue durée en est un indicateur direct.

Figure 4: Part des chômeurs de longue durée (12 mois ou plus) dans le chômage total, États-Unis vs France.

Aux États-Unis, cette part bondit après la crise de 2008 puis redescend ; en France, elle reste durablement proche de 40 %, quel que soit le cycle. Source : OCDE, Perspectives de l’emploi (incidence du chômage de longue durée), années sélectionnées, 2000-2019.

Aux États-Unis, la persistance suit surtout le cycle (choc, puis retour progressif) ; en France, elle est structurelle et permanente, signe d’une hystérèse plus profondément installée.

L’hystérèse forme un cercle auto-entretenu

flowchart LR
    A[Choc temporaire] --> B[Chomage de longue duree]
    B --> C[Decouragement]
    C --> D[Depreciation du capital humain]
    D --> E[Hausse du chomage structurel]
    E --> B

Un choc temporaire déclenche trois canaux qui se renforcent mutuellement et finissent par élever durablement le chômage structurel lui-même.

La flèche de retour vers le chômage de longue durée illustre le caractère auto-entretenu du mécanisme : sans intervention, le cercle ne se brise pas de lui-même.

Le chômage européen culmine dans les années 1990, puis diverge

Le chômage européen atteint un pic dans les années 1990, mais on observe ensuite une divergence croissante entre pays européens.

Figure 5: Des chocs largement communs dans les années 1970-1980 débouchent sur des trajectoires nationales opposées : l’Allemagne, les Pays-Bas et le Danemark décrochent vers le bas, l’Espagne et la France restent hautes ou repartent à la hausse. France : série nationale BIT (Banque mondiale, WDI) ; comparaison indicative. Source : OCDE/Eurostat, taux de chômage harmonisé (définition BIT), années sélectionnées, 1994-2015.

Cette divergence remet en cause l’explication purement hystérétique : les chocs des années 1970-1980 étaient largement communs à toute l’Europe et ne peuvent, à eux seuls, expliquer des trajectoires nationales aussi différentes dans les décennies suivantes.

→ L’attention se porte alors sur les institutions nationales du marché du travail.

Le clivage Nord/Sud s’est estompé en dix ans

Figure 6: Taux de chômage harmonisé (15-74 ans), 2016 et 2025. Les deux cartes partagent la même échelle : la pâleur de celle de 2025 est le résultat, pas un artefact. En gris clair, les pays hors du champ Eurostat. Source : Eurostat, une_rt_a (définition BIT). Fond de carte : Natural Earth.

En 2016, la Grèce culmine à 23,9 % et l’Espagne à 19,6 %, contre 4 % en Allemagne et en Tchéquie. En 2025, l’écart entre le pays le plus haut et le plus bas est retombé de 20 à 8 points.

Le clivage Nord/Sud ne suit pas un modèle institutionnel unique

Pas de « voie unique » : les pays à faible chômage combinent des modèles institutionnels très différents (flexibilité au Royaume-Uni, flexisécurité au Danemark), ce qui prépare le débat institutionnaliste qui suit.

Le débat institutionnaliste : la thèse des rigidités

Thèse des rigidités. Le chômage élevé de certains pays européens proviendrait de contraintes excessives sur les entreprises, freinant leur adaptation aux chocs (mondialisation, changement technologique) : cotisations sociales élevées, coût des licenciements important, pouvoir syndical, allocations chômage généreuses, salaire minimum élevé par rapport au salaire médian.

Avertissement

Objection. Beaucoup de ces réglementations existaient déjà dans les années 1960, période de plein emploi, et certaines rigidités se sont même réduites depuis (allègements de charges, essor de l’emploi temporaire, affaiblissement syndical).

Réponse : le coût des mêmes institutions a changé avec l’environnement

Le ralentissement des gains de productivité, l’accélération du changement technologique et la concurrence internationale accrue rendent aujourd’hui l’adaptation des entreprises bien plus nécessaire qu’en 1960, d’où un coût des rigidités plus élevé qu’autrefois.

États-Unis

Baisse des salaires réels sans hausse du chômage

Europe continentale (dont la France)

Hausse du chômage sans baisse des salaires réels

Deux modes d’ajustement possibles face au même choc structurel de baisse de la demande de travail peu qualifié.

Il n’existe pas de « voie unique » vers le plein emploi

Plusieurs combinaisons institutionnelles cohérentes permettent de réduire le chômage :

  • flexibilité à l’américaine (faible protection, faible chômage, fortes inégalités) ;
  • flexisécurité à la danoise (faible protection de l’emploi, mais sécurité des travailleurs).

Condition : les différentes institutions du marché du travail doivent être complémentaires entre elles : un ajustement partiel et incohérent est pire que les deux extrêmes.

Ce débat ouvre directement sur les politiques actives et passives de l’emploi (Chapitre III).

Pont vers le Chapitre III : politiques actives et passives

  • Politiques passives : indemnisation du chômage, protègent le revenu mais peuvent, selon les cas, réduire l’incitation à chercher un emploi (débat rigidités).
  • Politiques actives : formation, accompagnement, aide au retour à l’emploi, visent à réduire le chômage structurel, notamment l’hystérèse et l’inadéquation des qualifications.

La typologie du chômage vue aujourd’hui est la grille de lecture qui permettra, au Chapitre III, de juger quelle politique cible quel type de chômage.

CC1 cette semaine

Important

Rappel : évaluation. Le CC1 a lieu en TD cette semaine. Il porte sur la synthèse descriptive du marché du travail (CM 1 à 4) : indicateurs, mesures INSEE/BIT vs France Travail, halo du chômage, typologie et évolutions de longue période.

À retenir

  • Deux horizons : chômage structurel (frictionnel, classique, technologique, d’inadéquation) vs conjoncturel (keynésien, technique).
  • Structurel/conjoncturel volontaire/involontaire, recoupement partiel seulement.
  • Hystérèse : un choc temporaire peut élever durablement le chômage structurel (durée, découragement, dépréciation du capital humain).
  • La divergence européenne des années 1990-2000 déplace le débat vers les institutions du marché du travail : deux lectures (rigidités vs environnement changeant) qui ne s’excluent pas.
  • Il n’existe pas de modèle institutionnel unique efficace ; la cohérence entre institutions compte autant que leur nature.

Pour la prochaine fois

  • CC1 en TD cette semaine : réviser CM 1 à 4 et le dossier de TD correspondant.
  • Lire l’introduction de la Partie 2 du Chapitre II (les quatre cadres théoriques) pour préparer le CM 5 sur l’analyse néoclassique du marché du travail.

Source : Chapitre II, §1.4-1.5 ; Chapitre III (pont).