flowchart TD A[Politiques de l'emploi] --> ACT[Politiques actives] A --> PAS[Politiques passives] ACT --> ACT1[Baisse du coût du travail] ACT --> ACT2[Emplois aidés et création d'entreprise] ACT --> ACT3[Amélioration de l'appariement offre-demande] ACT --> ACT4[Flexibilisation] PAS --> PAS1[Indemnisation du chômage] PAS --> PAS2[Incitation au retrait d'activité] PAS --> PAS3[Abaissement de l'âge de la retraite] PAS --> PAS4[Partage du travail]
Chapitre III : Politiques de l’emploi
Le cas français : des grands modèles à la chronologie des réformes
Objectifs de ce chapitre
À l’issue de cette séance, vous saurez :
- Distinguer politiques de l’emploi actives et passives.
- Caractériser les trois modèles de marché du travail (flexibilité, sécurité, flexisécurité) et le « triangle d’or » danois.
- Distinguer les quatre formes de flexibilité (numérique externe, numérique interne, fonctionnelle, salariale) et les différentes notions de sécurité.
- Situer les grandes réformes françaises depuis 1972 sur l’un des trois axes : coût du travail, flexibilisation, activation.
- Relier la trajectoire RMI → RSA → prime d’activité à la notion de trappe à inactivité.
Introduction
Le chapitre II a montré que le chômage résulte de mécanismes multiples : frictions d’appariement, rigidités salariales, insuffisance de la demande. Face à ce diagnostic, les pouvoirs publics disposent d’un ensemble d’instruments : les politiques de l’emploi. Ce chapitre présente d’abord les grands cadres conceptuels qui organisent la réflexion sur ces politiques (Section I), puis retrace, à travers le cas français, comment ces principes se sont traduits en réformes depuis les années 1970 (Section II).
Politiques de l’emploi : ensemble des mesures visant à agir sur le niveau et la structure de l’emploi, en particulier les politiques de lutte contre le chômage. Elles se distinguent des politiques macroéconomiques de relance (chapitre I) en ce qu’elles ciblent le fonctionnement du marché du travail plutôt que la demande agrégée.
Section I : Cadres d’analyse des politiques de l’emploi
1. Politiques actives et politiques passives
On distingue deux grandes catégories de politiques de l’emploi, selon qu’elles cherchent à créer des emplois supplémentaires ou à gérer le chômage existant.
Politiques actives : obtenir une croissance plus riche en emplois. Elles comprennent : inciter les entreprises à embaucher (allègements de charges) ; créer des emplois publics ou aider les chômeurs à créer leur entreprise ; améliorer la rencontre offre/demande de travail (service public de l’emploi, formation) ; introduire davantage de flexibilité.
Politiques passives : rendre le chômage supportable et réduire la population active. Elles comprennent : indemniser les chômeurs ; inciter au retrait d’activité ; abaisser l’âge de la retraite ; partager le travail par la réduction du temps de travail.
Cette distinction recoupe un débat de politique économique. Les politiques passives, en protégeant le revenu des personnes sans emploi, répondent à un objectif de justice sociale (fonction de redistribution au sens de Musgrave, chapitre I), mais peuvent, si elles sont mal calibrées, réduire les incitations au retour à l’emploi : c’est la trappe à inactivité, développée en Section II. Les politiques actives, elles, n’ont d’effet que si le diagnostic sous-jacent est le bon : baisser le coût du travail suppose un chômage classique ; renforcer l’accompagnement suppose un chômage en partie frictionnel (chapitre II).
Ne pas confondre politique active et politique efficace, ni politique passive et politique inutile. Une indemnisation généreuse mais limitée dans le temps, couplée à un accompagnement, peut favoriser un retour à l’emploi de meilleure qualité en laissant au chômeur le temps de trouver un poste adapté. C’est l’argument même de la flexisécurité, présentée ci-dessous.
2. Trois modèles de fonctionnement du marché du travail
Au-delà des instruments pris isolément, on peut caractériser des modèles nationaux cohérents, combinant un niveau de protection de l’emploi, d’indemnisation du chômage et d’accompagnement des chômeurs.
- Flexibilité (modèle anglo-saxon : États-Unis, Royaume-Uni) : faible protection de l’emploi + assurance chômage peu généreuse + faible accompagnement ⇒ ni les emplois ni les travailleurs ne sont protégés.
- Sécurité (Europe continentale : France) : protection élevée + assurance chômage généreuse + accompagnement limité ⇒ on protège les emplois et les travailleurs, au prix d’une rigidité d’ajustement (hystérèse, chapitre II).
- Flexisécurité (pays nordiques : Danemark) : faible protection + assurance chômage généreuse mais conditionnelle à la recherche active + accompagnement fort ⇒ on ne protège pas les emplois, mais on protège les travailleurs.
| Flexibilité | Sécurité | Flexisécurité | |
|---|---|---|---|
| Protection de l’emploi | Faible | Forte | Faible (licenciements collectifs) |
| Indemnisation | Faible, courte durée | Variable, longue durée | Forte et longue, conditionnelle |
| Accompagnement | Faible | Faible en général | Fort |
Source : d’après Bénassy-Quéré et al. (2021) (Bénassy-Quéré et al. 2021).
Cette typologie éclaire un point essentiel : protection de l’emploi (coût du licenciement) et protection des travailleurs (revenu, employabilité) ne sont pas la même chose. Le modèle danois découple les deux : licenciements faciles, mais niveau de vie et accompagnement élevés pour les personnes qui perdent leur emploi. L’indice OCDE de protection de l’emploi permet de chiffrer ce « Faible » de la Table 1 (Figure 2).
3. La flexisécurité : origine et « triangle d’or »
Flexisécurité (contraction de flexibilité et sécurité) : modèle conjuguant flexibilité pour les employeurs et sécurité pour les chercheurs d’emploi. Principe directeur : protéger les personnes plutôt que les emplois.
Le terme naît des réformes menées aux Pays-Bas et au Danemark en 1999. Le modèle danois est devenu la référence internationale du fait de ses résultats. Sa viabilité repose sur : une grande liberté de licenciement ; une forte mobilité de l’emploi ; une indemnisation très généreuse du chômage ; un effort important de formation ; des structures institutionnelles décentralisées (conseils régionaux, municipalités, job centers) pilotant finement l’accompagnement.
On résume cette logique par le « triangle d’or » danois, dont les trois sommets sont : (1) une grande flexibilité du marché du travail ; (2) un système d’indemnisation généreux ; (3) des politiques actives d’activation, visant à éviter le chômage de longue durée et à contrôler la disponibilité des chômeurs.
En une dizaine d’années, le Danemark a nettement réduit son chômage, restant durablement sous le niveau français (Figure 4). Son taux de pauvreté reste également inférieur à celui de la France. Attention à la mesure : le chiffre de 2,5-3 % parfois cité pour le Danemark est le taux national (« chômage net », Danmarks Statistik, demandeurs d’emploi immédiatement disponibles), non comparable à la mesure harmonisée BIT/OCDE ci-dessous, sur laquelle repose toute comparaison internationale.
Ce triptyque a un coût budgétaire assumé : le Danemark consacre aux politiques actives de l’emploi une part de PIB très supérieure à ses voisins (Figure 5).
La flexisécurité n’est pas une simple dérégulation : c’est un triptyque équilibré. Retirer un sommet (flexibiliser sans indemniser, ou indemniser sans activer) rapproche du modèle « flexibilité » pur, avec ses coûts sociaux. Cette cohérence, financée par des prélèvements obligatoires élevés au Danemark, explique la difficulté à « importer » le modèle tel quel ailleurs.
4. Les quatre formes de flexibilité
Le terme « flexibilité » recouvre des réalités différentes selon la marge d’ajustement mobilisée :
- Numérique (ou quantitative) externe : ajuster le volume de travail en faisant varier le nombre de travailleurs (intérim, CDD, temps partiel).
- Numérique interne : ajuster le volume de travail via les heures travaillées plutôt que l’effectif (heures supplémentaires, activité partielle).
- Fonctionnelle (ou qualitative) : exploiter l’organisation du travail (polyvalence, rotation des tâches).
- Salariale : sensibilité des salaires à la conjoncture (cf. WS-PS, chapitre II : plus de flexibilité salariale rapproche du plein-emploi).
flowchart TD F[Flexibilité] --> F1[Numérique externe] F --> F2[Numérique interne] F --> F3[Fonctionnelle] F --> F4[Salariale] F1 --> F1ex[CDD, intérim, temps partiel] F2 --> F2ex[Heures supplémentaires, activité partielle] F3 --> F3ex[Polyvalence, rotation des tâches] F4 --> F4ex[Sensibilité des salaires à la conjoncture]
Chaque réforme française de la Section II peut être rattachée à une ou plusieurs de ces formes : CDD et intérim relèvent du numérique externe, 35 heures et activité partielle du numérique interne, la rupture conventionnelle touche à la fois au numérique externe et à la sécurité des parcours.
5. Les notions de sécurité
Sécurité de l’emploi : possibilité de garder un emploi donné dans une entreprise donnée. Se mesure par l’ancienneté moyenne et par le taux de rotation de la main-d’œuvre : \(\dfrac{\text{embauches} + \text{sorties}}{\text{effectif en début de période}}\).
Plus ce taux est élevé, plus l’emploi est instable. Il est en forte hausse en France depuis vingt ans, sous l’effet de la multiplication des contrats courts (Section II). Trois autres notions structurent le débat :
- Sécurité de l’employabilité : avoir un emploi, pas nécessairement chez le même employeur, la sécurité privilégiée par la flexisécurité.
- Sécurité des revenus : obtenir un revenu tout au long de la vie, y compris hors emploi (protection sociale).
- Sécurité de conciliation : concilier activité rémunérée et autres activités (famille, formation, loisirs).
Ce déplacement (de la sécurité de l’emploi vers la sécurité de la personne) est au cœur du débat contemporain sur la protection sociale : portabilité des droits d’un emploi à l’autre (compte personnel de formation, compte personnel d’activité, 2014-2017).
Section II : Les politiques de l’emploi en France
Cette section retrace, en chronologie commentée, les principales réformes françaises du marché du travail depuis les années 1970. Elles se rattachent à trois axes récurrents, mobilisés par des majorités politiques différentes :
- Baisse du coût du travail : réduire les cotisations patronales, surtout sur les bas salaires (logique néoclassique, chapitre II).
- Flexibilisation de l’emploi : assouplir embauche, licenciement et temps de travail.
- Activation des chômeurs et allocataires de minima sociaux : rendre le retour à l’emploi plus incitatif et mieux accompagné.
Ces trois axes ne sont pas interchangeables : chacun répond à un diagnostic théorique différent, vu au chapitre II, ce qui explique pourquoi ils sont le plus souvent combinés plutôt que substitués l’un à l’autre.
| Axe de réforme | Diagnostic théorique mobilisé (chapitre II) |
|---|---|
| 1. Coût du travail | Modèle néoclassique : salaire réel/coût du travail trop élevé par rapport à l’équilibre de marché |
| 2. Flexibilisation | Modèle WS-PS et appariement : rigidités institutionnelles, frictions dans la rencontre offre-demande |
| 3. Activation | Appariement et trappe à inactivité : incitations individuelles au retour à l’emploi, redistribution |
Source : d’après le CM 10 (Chapitre III, §II).
Cette correspondance permet de situer toute réforme sur son axe avant de juger son efficacité : évaluer une baisse de cotisations à l’aune d’un diagnostic WS-PS, ou une réforme du droit du travail à l’aune d’un diagnostic néoclassique, mène à un contresens.
1. Chronologie commentée (1972-2020)
Les réformes détaillées ci-dessous se répartissent sur trois axes menés en parallèle depuis les années 1970, sans qu’aucun ne suffise, isolément, à résorber le chômage structurel :
Axe 1 : Baisse du coût du travail
- 1977 : Pacte national pour l’emploi : exonération de charges pour l’embauche de jeunes de 16-25 ans.
- 1993 : Loi quinquennale : premiers allègements généraux sur les bas salaires (1,1-1,3 SMIC), dits « Balladur », renforcés en 1995-1996 (« Juppé »).
- 1996 : Loi Robien : baisse de charges pour les entreprises passant de 39h à 32h.
- 1998 : Loi Aubry I : baisse de charges pour le passage aux 35h (jusqu’à 1,7 SMIC).
- 2002 : Allègement Fillon : fusion et extension des dispositifs, jusqu’à 1,6 SMIC.
- 2007 : Loi TEPA : exonération des heures supplémentaires (refiscalisées en 2012).
- 2013 : CICE : crédit d’impôt sur les salaires jusqu’à 2,5 SMIC, assimilable à une « dévaluation fiscale ».
- 2014 : Pacte de responsabilité : allègement de charges en contrepartie d’engagements sur l’emploi.
En 2019, le CICE a été transformé en baisse pérenne de cotisations patronales, pour clarifier son effet auprès des entreprises. La transition a eu un coût budgétaire élevé (chevauchement du dernier crédit d’impôt et de la nouvelle baisse). Les évaluations du comité de suivi concluent à un effet net sur l’emploi plus modeste qu’attendu, l’essentiel des sommes ayant servi à restaurer les marges, à mettre en regard du modèle néoclassique simple (chapitre II), qui suppose une transmission intégrale coût du travail → emploi.
Axe 2 : Flexibilisation de l’emploi
- 1972 : Introduction de l’intérim en France.
- 1979 : Inscription dans la loi du CDD.
- 1982 : Lois Auroux : accords d’entreprise dérogatoires sur le temps de travail.
- 1986 : Facilitation du recours au temps partiel, CDD et intérim.
- 2008 : Loi de modernisation du marché du travail : création de la rupture conventionnelle, extension des CDD d’usage.
- 2015 : Loi Macron : travail dominical/de nuit, appréciation nationale (non plus au niveau du groupe) des licenciements collectifs, réforme des prud’hommes.
- 2016 : Loi El Khomri (« loi Travail ») : assouplissement du temps de travail, primauté renforcée de l’accord d’entreprise.
- 2017 : Ordonnances Macron : plafonnement des indemnités prud’homales, primauté de l’accord d’entreprise sur la branche, licenciements facilités.
- 2019 : Barème d’indemnisation obligatoire pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, validé par la Cour de cassation en 2022.
Elle introduit une modulation contracyclique de la durée d’indemnisation : réduite quand le marché du travail est favorable, allongée en période de dégradation. Ce mécanisme relève de l’axe « activation » et se rapproche, partiellement, de la logique danoise d’indemnisation conditionnelle (Section I), sans atteindre le niveau d’accompagnement nordique.
Axe 3 : Activation des chômeurs et des allocataires de minima sociaux
Trappe à inactivité (ou à pauvreté) : situation où la reprise d’un emploi peu rémunéré n’améliore que faiblement le revenu disponible d’un allocataire, du fait de la réduction des prestations sociales à mesure que le revenu d’activité augmente. Le taux marginal de prélèvement implicite peut approcher 100 %, ce qui décourage le retour à l’emploi.
- 1988 : Création du Revenu minimum d’insertion (RMI).
- 2009 : Le RSA remplace le RMI et l’allocation de parent isolé. Il rend le cumul revenu d’activité/allocation plus progressif (réduction de 38 centimes d’allocation par euro gagné, le bénéficiaire conserve 62 centimes de chaque euro gagné, contre une suppression brutale sous le RMI). Il se compose d’un RSA-socle (équivalent du RMI) et d’un RSA-activité (complément pour travailleurs pauvres). La même année, entrée en vigueur du statut d’auto-entrepreneur.
- 2013 : Loi de sécurisation de l’emploi : exonération temporaire de cotisation chômage employeur pour l’embauche en CDI de jeunes de moins de 26 ans.
- 2016 : La prime d’activité remplace le RSA-activité, dont le taux de non-recours était très élevé (de l’ordre de 60-70 % des ayants droit) du fait de sa complexité et de sa stigmatisation. Elle connaît un taux de recours nettement supérieur.
flowchart LR RMI["1988 RMI - Revenu minimum d'insertion"] -->|Trappe à inactivité| RSA["2009 RSA - RSA-socle et RSA-activité"] RSA -->|Non-recours élevé au RSA-activité| PA["2016 Prime d'activité - remplace le RSA-activité"]
Ne pas confondre RSA-socle (devenu simplement « RSA » après 2016, équivalent du RMI) et RSA-activité (remplacé par la prime d’activité). La trajectoire RMI → RSA → prime d’activité ne supprime pas les minima sociaux : elle fait évoluer leur architecture pour réduire les effets de trappe tout en maintenant un filet de sécurité.
Ce que « trappe à inactivité » veut dire concrètement : c’est la pente du revenu disponible en fonction du revenu d’activité qui compte. Plus la pente est forte, plus reprendre un emploi rapporte (Figure 9).
Le relèvement de l’âge légal (62 → 64 ans) relève d’une logique d’activation par la marge extensive : retarder la sortie du marché du travail des seniors, plutôt qu’inciter au retour à l’emploi des chômeurs. Elle s’oppose, dans son principe, aux politiques passives des années 1980-1990 qui avaient abaissé l’âge de la retraite pour partager le travail (Section I). Le débat renvoie au taux d’emploi des seniors, structurellement bas en France, et à l’équilibre du système de retraite par répartition.
Le débat renvoie précisément au taux d’emploi des seniors, structurellement bas en France par rapport à ses voisins européens (Figure 10), et à l’équilibre financier du système de retraite par répartition.
2. Synthèse et résultats
Quatre décennies de réformes, mobilisant tour à tour les trois axes, n’ont pas éliminé durablement le chômage de masse en France. Le taux de chômage au sens du BIT connaît des cycles marqués, hausses lors des chocs pétroliers et de la crise de 2008-2009, baisses en phase d’expansion (fin des années 1990, 2017-2019), mais reste, sur longue période, structurellement plus élevé que dans les pays anglo-saxons ou nordiques de comparaison.
Cette persistance illustre un point théorique central du chapitre II : le chômage français a une composante structurelle importante, que les réformes successives (quel que soit l’axe privilégié) n’ont réduite que progressivement. Les évaluations disponibles (DARES, France Stratégie, comité de suivi du CICE) convergent : les baisses de coût du travail ciblées ont des effets positifs mais modestes sur l’emploi non qualifié ; la flexibilisation a surtout développé les contrats courts sans réduire durablement le chômage structurel ; l’activation a amélioré le taux de recours aux prestations sans éliminer toutes les trappes à inactivité.
La flexibilisation illustre bien ce constat nuancé : elle a surtout démultiplié le renouvellement des contrats courts, sans faire progresser à due proportion la part de l’emploi durablement précaire (Figure 12).
Les réformes françaises depuis 1972 se lisent selon trois axes : coût du travail, flexibilisation, activation. Aucun, pris isolément, n’a résorbé durablement le chômage structurel : le triangle d’or danois (Section I) suggère que c’est la combinaison cohérente des trois leviers, plutôt que leur usage séquentiel et partiel, qui explique les résultats obtenus par les pays de flexisécurité.
Conclusion
Ce chapitre a articulé deux niveaux de lecture. Au niveau conceptuel, politiques actives/passives et les trois modèles de marché du travail (flexibilité, sécurité, flexisécurité) fournissent une grille pour comparer les systèmes nationaux et leurs arbitrages entre protection de l’emploi et protection des travailleurs. Au niveau appliqué, la chronologie française montre une constance des objectifs (coût du travail, flexibilisation, activation) mais une difficulté durable à les combiner aussi efficacement que le triangle d’or danois. Ce chapitre clôt le programme : il invite à mobiliser conjointement les outils du chapitre I (arbitrages de politique économique) et du chapitre II (diagnostics théoriques du chômage) pour évaluer, de façon critique, l’efficacité des politiques de l’emploi.
Ouverture
Ce chapitre clôt le programme, mais les outils qu’il a construits ne prennent leur sens qu’appliqués. Deux ouvertures le montrent : la première sur un débat de politique publique majeur, la réforme des retraites ; la seconde sur la lecture critique de l’actualité économique, à partir d’un article de presse.
Population active, marché du travail et réforme des retraites
La réforme des retraites de 2023 (recul progressif de l’âge légal de 62 à 64 ans, allongement de la durée de cotisation à 43 ans) cristallise la tension au cœur des chapitres II et III. Son objectif est la soutenabilité financière du système par répartition, dont l’équilibre dépend du rapport entre cotisants et retraités (Conseil d’orientation des retraites, COR) ; mécaniquement, elle augmente la population active en maintenant les seniors plus longtemps en activité.
Or cette hausse de l’offre de travail se heurte à un marché où le taux d’emploi des 55-64 ans reste structurellement bas en France (environ 58 % en 2023, contre ~63 % dans l’Union européenne, ~74 % en Allemagne et ~77 % en Suède ; Insee, enquête Emploi ; Eurostat), l’écart se creusant surtout après 60 ans, comme le montre la figure ci-dessous.
Deux lectures s’opposent :
- Risque de court terme (demande). Si la demande de travail ne suit pas, l’allongement de la vie active se traduit moins par de l’emploi que par du chômage ou de l’inactivité des seniors (préretraites de fait, invalidité, minima sociaux). Comme le taux de chômage rapporte les chômeurs à la population active, une population active qui augmente sans créations d’emplois suffisantes fait mécaniquement monter le taux de chômage.
- Vision de long terme (offre). Il n’existe pas de « quantité fixe d’emplois » à se partager (sophisme du lump of labour) : à l’échelle internationale, l’emploi des seniors et celui des jeunes sont corrélés positivement, sans éviction (OCDE, Working Better with Age). Une population active plus nombreuse relève le potentiel de croissance (déterminant d’offre, chapitre I).
Enjeu de politique de l’emploi. Pour que le report de l’âge se traduise en emploi et non en chômage, il faut des politiques d’accompagnement : formation continue, lutte contre les discriminations à l’embauche des seniors, aménagement des fins de carrière. Un « index seniors » (obligation de publier des indicateurs d’emploi des seniors) figurait dans la loi de 2023, mais a été censuré par le Conseil constitutionnel. À défaut, le recul de l’âge déplace le coût vers l’assurance chômage et l’invalidité au lieu de créer de l’emploi.
Reculer l’âge de départ est-il d’abord un problème de soutenabilité des retraites (long terme, offre) ou de capacité du marché du travail à employer les seniors (court terme, demande et institutions) ? Les deux dimensions sont indissociables : c’est tout l’objet des politiques de l’emploi étudiées dans ce chapitre.
Sources : Conseil d’orientation des retraites (COR), rapports annuels ; Insee, enquête Emploi ; DARES, publications sur l’emploi des seniors ; OCDE, Working Better with Age ; Conseil d’analyse économique (CAE). Données de taux d’emploi : Eurostat (lfsa_ergan).
Analyser un article de presse : la remontée du chômage en 2026
Un cours de politique économique ne sert pas seulement à restituer des définitions le jour de l’examen. Il sert à lire l’actualité économique sans se laisser imposer son cadrage. L’exercice ci-dessous prend un article de presse et le passe au filtre des trois chapitres.
L’article. Thibaud Métais, « La hausse du chômage enterre la promesse d’Emmanuel Macron de retrouver le plein-emploi », Le Monde, 19 août 2026 (réservé aux abonnés ; accessible via l’accès presse de la bibliothèque universitaire). Il part des chiffres du chômage publiés par l’Insee le 7 août 2026 et recueille les réactions d’économistes et de responsables politiques, à huit mois de l’élection présidentielle.
Le retournement : six trimestres de hausse consécutifs
« la France semble de retour à la case départ »
L’article part d’un fait simple : au deuxième trimestre 2026, le taux de chômage au sens du BIT augmente pour la sixième fois d’affilée, de 0,2 point sur le trimestre (62 000 personnes) et de 0,7 point sur un an, pour atteindre 8,3 %, soit 2,7 millions de chômeurs. La formule de la « case départ » se lit directement sur la série trimestrielle : le taux revient vers les niveaux de 2017, après être descendu à 7,1 % début 2023.
Deux enseignements. D’abord, l’écart à l’objectif : le plein-emploi visé en 2022 supposait de descendre autour de 5 %, un niveau que la France n’a atteint à aucun moment de la période. Ensuite, la prudence à avoir avec un point isolé : le décrochage de 2020 ne traduit pas une amélioration du marché du travail mais un effet de mesure, le confinement ayant empêché la recherche active d’emploi, critère constitutif du chômage au sens du BIT.
Une moyenne qui masque une concentration sur les jeunes
« La situation est particulièrement compliquée pour les jeunes »
Le taux d’ensemble dissimule des évolutions très inégales. Entre 2023 et le deuxième trimestre 2026, le chômage des 15-24 ans gagne 5,1 points quand celui de l’ensemble de la population active en gagne 1,2. Autrement dit, la dégradation est plus de quatre fois plus forte pour les jeunes.
La même concentration se lit sur les NEET, ces jeunes de 15 à 29 ans qui ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation : leur part passe de 11,8 % en 2022 à 13,3 %, plaçant la France au-dessus de la moyenne européenne (11 %). Un chômeur au sens du BIT recherche activement un emploi ; un NEET peut n’être ni en emploi ni en recherche, donc rester invisible dans le taux de chômage. Suivre les deux indicateurs conjointement évite de sous-estimer le décrochage.
Plus d’emploi et plus de chômage : est-ce contradictoire ?
« Jamais autant de Français n’ont travaillé »
C’est l’argument du premier ministre, Sébastien Lecornu, et il est exact : le taux d’emploi est passé de 65,5 % à 69 % en neuf ans. Sur l’ensemble de la période, il n’y a d’ailleurs pas de contradiction avec le chômage, qui perd 1,4 point sur le même intervalle. Ce qui rend les deux mouvements compatibles est une troisième grandeur, que l’article ne mentionne pas : le taux d’activité, qui gagne 2,7 points. Davantage de personnes se présentent sur le marché du travail, et une part croissante d’entre elles occupe un emploi. On le retrouve par l’identité comptable déjà rencontrée au chapitre II, qui lie le taux d’activité au taux d’emploi et au taux de chômage.
La tension que pointe l’article se situe ailleurs, sur la période récente : depuis 2023, le chômage remonte alors que le taux d’emploi reste au plus haut. C’est le signe que la population active continue de croître plus vite que l’emploi, et c’est précisément le mécanisme décrit dans l’ouverture précédente à propos de la réforme des retraites.
Reste à savoir quels emplois. L’économiste de l’OFCE Eric Heyer objecte que le taux de pauvreté a augmenté en parallèle, contrairement à la quasi-totalité des autres pays européens, ce qu’il interprète comme le signe que « de nombreux emplois créés sont des emplois précaires ». Un taux d’emploi record ne renseigne donc ni sur la qualité des emplois, ni sur leur stabilité : c’est exactement la limite des indicateurs agrégés mise en évidence au chapitre II par la comparaison entre la Suède et l’Italie.
Deux constats opposés qui sont tous deux vrais
« C’est le signe de l’échec de la politique de l’offre »
Le jugement d’Eric Heyer se heurte à un autre constat rapporté par l’article : une étude de la Banque de France publiée le 19 mai 2026 établit que la part structurelle du chômage a diminué de façon continue sur dix ans, sous l’effet des réformes (« Les réformes du marché du travail et la baisse du chômage structurel en France : rétrospective 2015-2025 », Bulletin de la Banque de France, n° 264, article 1). Ses auteurs chiffrent ce recul à environ 1,3 point entre 2015 et 2025, dont plus de 80 % seraient attribuables aux réformes structurelles, soit à peu près un tiers de la baisse totale du chômage observée sur la période. Le détail intéresse directement ce chapitre, car il se lit sur les trois axes de la section II : les réformes de l’assurance chômage de 2021 et 2023 compteraient à elles seules pour 0,6 point, et la formation professionnelle hors apprentissage pour 0,4 point. Comment concilier une hausse du chômage observé et une baisse du chômage structurel ? En distinguant les deux composantes vues au chapitre II. Le chômage observé additionne une composante structurelle, liée aux institutions et à l’appariement, et une composante conjoncturelle, liée à l’insuffisance de la demande. Les réformes peuvent avoir réduit la première pendant que le ralentissement économique, l’inflation et les tensions géopolitiques faisaient remonter la seconde. Les deux affirmations ne portent pas sur le même objet.
Le désaccord entre Heyer et les défenseurs de la politique de l’offre ne porte d’ailleurs pas sur les chiffres, que personne ne conteste, mais sur deux points étudiés en cours : l’horizon auquel une politique s’évalue, court terme contre moyen-long terme (chapitre I), et le diagnostic posé sur la nature du chômage, insuffisance de la demande ou coût du travail et rigidités (chapitre II).
Un piège de mesure : quand la règle change, le chiffre change
« une statistique qui les laissait de côté jusqu’à maintenant »
Le premier ministre défend ainsi la loi pour le plein-emploi, entrée en vigueur en janvier 2025, qui inscrit automatiquement à France Travail l’ensemble des demandeurs d’emploi, notamment les allocataires du RSA. L’argument est présenté dans l’article comme une explication possible de la hausse : élargir le champ des inscrits augmente mécaniquement le décompte.
Cet argument mérite un examen critique, et c’est là que le chapitre II est directement utile. La loi modifie d’abord le décompte administratif de France Travail, celui des catégories A à E. Or le chiffre commenté dans l’article, 8,3 %, est le taux au sens du BIT, issu de l’enquête Emploi de l’Insee, qui repose sur des critères déclaratifs de recherche active et de disponibilité, non sur l’inscription. Le raisonnement n’est donc pas transposable tel quel d’une mesure à l’autre. Il n’est pas nul pour autant : une inscription obligatoire, assortie d’un accompagnement, peut conduire des personnes auparavant inactives à rechercher effectivement un emploi, et donc à basculer dans le champ du chômage BIT. La question est empirique et vaut d’être posée en TD.
La grille de lecture, en résumé
| Ce que dit l’article | L’outil du cours | Ce qu’il permet de voir |
|---|---|---|
| Un taux de chômage de 8,3 %, soit 2,7 millions de chômeurs | La mesure du chômage au sens du BIT (chapitre II) | Le chiffre vient de l’enquête Emploi de l’Insee, non du décompte administratif de France Travail. Identifier la mesure avant de commenter le niveau. |
| La loi pour le plein-emploi de janvier 2025 inscrit automatiquement les allocataires du RSA à France Travail, ce qui augmente mécaniquement le décompte | Les deux mesures concurrentes et les catégories A à E (chapitre II) | L’effet porte d’abord sur le décompte administratif. Peut-il déplacer aussi le taux BIT, qui exige une recherche active et une disponibilité ? Une règle administrative peut modifier le comportement de recherche, donc la statistique : c’est une question à instruire, pas un glissement à accepter. |
| Assouplissement du code du travail, réformes de l’assurance chômage, subvention de l’apprentissage, aides aux entreprises | Les trois axes de la section II : coût du travail, flexibilisation, activation | Chaque mesure citée se situe sur un axe et répond à un diagnostic distinct. Les juger en bloc revient à évaluer une réforme à l’aune d’un diagnostic qui n’est pas le sien. |
| « C’est le signe de l’échec de la politique de l’offre » (Eric Heyer, OFCE), contre l’argument adverse selon lequel les effets d’une telle politique ne se voient qu’à moyen et long terme | Les horizons temporels du chapitre I ; diagnostic classique contre diagnostic keynésien (chapitre II) | Le désaccord ne porte pas sur les chiffres, que personne ne conteste, mais sur l’horizon auquel une politique s’évalue et sur le diagnostic posé quant à la nature du chômage. |
| Une note de la Banque de France indique que la part structurelle du chômage a diminué continûment sur dix ans | Chômage structurel et chômage conjoncturel, NAIRU (chapitre II) | Une remontée conjoncturelle et une baisse du chômage structurel ne se contredisent pas. Deux affirmations opposées en apparence peuvent être vraies ensemble si elles ne portent pas sur la même composante. |
| Le taux d’emploi atteint 69 %, mais le taux de pauvreté augmente en parallèle, ce que l’OFCE lit comme le signe d’emplois créés souvent précaires | Taux d’emploi, taux d’activité et taux de chômage (chapitre II) ; dualisme et contrats courts (section II) | Un taux d’emploi record ne dit rien de la qualité des emplois. C’est la leçon de la comparaison Suède-Italie : un indicateur agrégé recouvre des marchés très différents. |
| Chômage des 15-24 ans à 22,2 %, NEET à 13,3 %, arrêt de dispositifs destinés aux déscolarisés | Segmentation du marché du travail (chapitre II) ; politiques actives ciblées (section I) | La moyenne nationale masque une concentration du risque sur une classe d’âge, ce qui appelle des politiques ciblées plutôt que générales. |
- Quelle mesure du chômage l’article mobilise-t-il ? Le constat serait-il le même avec l’autre mesure vue en cours ?
- L’article attribue une partie de la hausse à la loi pour le plein-emploi. Cet argument vaut-il pour la mesure effectivement citée dans l’article ? Comment le vérifier ?
- Classez les dispositifs cités sur les trois axes de la section II. Un même axe domine-t-il ?
- Eric Heyer et les défenseurs de la politique de l’offre s’opposent-ils sur les faits, sur l’horizon d’évaluation, ou sur le diagnostic ?
- Comment un taux d’emploi au plus haut peut-il coexister avec une hausse du taux de pauvreté ? Quels indicateurs faudrait-il mobiliser pour trancher ?
- La Banque de France constate une baisse du chômage structurel, l’Insee une hausse du chômage observé. Ces deux constats sont-ils compatibles ? À quelle condition ?
Source de l’exercice : Thibaud Métais, « La hausse du chômage enterre la promesse d’Emmanuel Macron de retrouver le plein-emploi », Le Monde, 19 août 2026, https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/08/19/la-hausse-du-chomage-enterre-la-promesse-d-emmanuel-macron-de-retrouver-le-plein-emploi_6749465_823448.html (article réservé aux abonnés). Données citées : Insee, enquête Emploi, taux de chômage au sens du BIT (France hors Mayotte, données CVS), publication du 7 août 2026 ; Banque de France, « Les réformes du marché du travail et la baisse du chômage structurel en France : rétrospective 2015-2025 », Bulletin de la Banque de France, n° 264, article 1, 19 mai 2026, https://www.banque-france.fr/fr/publications-et-statistiques/publications/les-reformes-du-marche-du-travail-et-la-baisse-du-chomage-structurel-en-france-retrospective-2015.
Le dossier de TD 8 est un entraînement au CC2 (le contrôle continu 2 noté a lieu en séance 8). Il reprend les notions de ce chapitre (flexisécurité, coût du travail, chronologie des réformes) sous forme d’exercices appliqués. Il est recommandé de relire ce résumé en parallèle du chapitre II (modèle néoclassique, modèle WS-PS) pour articuler diagnostic théorique et réponse de politique économique.
Résumé rédigé d’après les cours de M. Ouedraogo (2025-2026) et C. Mathonnat (2018-2019), chapitre III, complétés par les ressources DARES (2016), Faut-il baisser le coût du travail ?, Prestations sociales et trappe à inactivité, Réformes du droit du travail en France, et Protection de l’emploi, emploi et chômage.












