La courbe de Phillips : de l’arbitrage keynésien au NAIRU

Chapitre II, Partie 2, §II.4 : Inflation, chômage et anticipations

Pierre Beaucoral

L2 AES : Semestre 1, 2026-2027

Plan de la séance

  1. Phillips (1958) : une corrélation empirique inflation-chômage
  2. L’interprétation keynésienne : un arbitrage exploitable par les gouvernements
  3. La critique de Friedman-Phelps : anticipations et NAIRU
  4. Les années 1970 : la stagflation fait disparaître la relation
  5. Les anticipations rationnelles : l’absence d’arbitrage, même à court terme

Sources : Phillips (1958) ; Friedman (1968) ; Chapitre II, Partie 2, section II.

Objectifs

À l’issue de cette séance, vous saurez :

  • Reconstituer la relation empirique découverte par Phillips (1958) et son interprétation keynésienne.
  • Expliquer pourquoi cette relation s’est brisée après les chocs pétroliers des années 1970 (stagflation).
  • Distinguer courbe de Phillips de court terme (décroissante, anticipations données) et de long terme (verticale au NAIRU \(u^n\)).
  • Définir le NAIRU et l’équation de Phillips augmentée des anticipations \(\pi = \pi^a - a\,(u-u^n)\).
  • Expliquer pourquoi les anticipations rationnelles suppriment tout arbitrage, même à court terme.

1. Phillips (1958) : une découverte empirique

Phillips met en évidence une relation inverse salaires-chômage

A. W. Phillips (1958) étudie le Royaume-Uni sur 1861-1957 et documente une corrélation négative entre le taux de croissance des salaires nominaux et le taux de chômage (Phillips 1958).

  • Chômage élevé \(\Rightarrow\) faible pression sur les salaires nominaux.
  • Chômage faible \(\Rightarrow\) forte pression à la hausse sur les salaires nominaux.
  • Samuelson et Solow (1960) retrouvent une relation similaire aux États-Unis et l’étendent à l’inflation : les entreprises répercutant les hausses de salaires sur leurs prix de vente, chômage faible \(\Leftrightarrow\) inflation élevée.

Phillips (1958) ; Samuelson et Solow (1960).

L’interprétation keynésienne : le chômage explique l’inflation

Dans cette lecture, la causalité va du marché du travail vers les prix :

Chômage faible (proche du plein emploi)

  • Demande de travail des entreprises \(>\) offre de travail
  • Hausse des salaires nominaux \(W\)
  • Hausse du niveau général des prix \(P\)

Chômage élevé (récession)

  • Offre de travail \(>\) demande de travail
  • Stagnation, voire baisse de \(W\)
  • Ralentissement de la hausse de \(P\)

La courbe de Phillips relâche l’hypothèse de rigidité des prix et des salaires : elle relie explicitement l’état du marché du travail à l’évolution de l’inflation.

Deux chaînes causales symétriques relient chômage et prix

flowchart TD
    A[Etat du marche du travail] --> B[Chomage faible - pres du plein emploi]
    A --> C[Chomage eleve - recession]
    B --> B1[Demande de travail superieure a l offre]
    B1 --> B2[Hausse des salaires nominaux W]
    B2 --> B3[Hausse du niveau general des prix P]
    C --> C1[Offre de travail superieure a la demande]
    C1 --> C2[Stagnation ou baisse de W]
    C2 --> C3[Ralentissement de la hausse de P]

Selon la lecture keynésienne, l’état du marché du travail détermine l’évolution des salaires nominaux, qui se répercute ensuite sur le niveau général des prix.

Dans les années 1950-1960, l’arbitrage semble un choix de politique économique

  • La relation inflation-chômage devient centrale dans la politique macroéconomique d’après-guerre.
  • Les gouvernements semblent pouvoir choisir un point sur la courbe : accepter un peu plus d’inflation pour obtenir un peu moins de chômage, ou l’inverse.
  • Cette lecture reste dominante jusqu’à la fin des années 1960.

Arbitrage inflation-chômage : l’idée qu’une politique de relance (monétaire ou budgétaire) permettrait de réduire durablement le chômage au prix d’une inflation plus élevée, et réciproquement.

2. La critique de Friedman-Phelps : anticipations et NAIRU

Friedman et Phelps inversent le sens de la causalité

Friedman (1968) et Phelps réinterprètent la relation en plaçant la causalité dans l’autre sens : ce sont les salaires et les prix qui expliquent le chômage, via le rôle des anticipations d’inflation (Friedman 1968).

  • Vision néoclassique sous-jacente : pour une productivité donnée, l’emploi dépend du salaire réel \(w = W/P\).
  • Une politique monétaire expansive fait monter \(P\) ; si les salariés ne réagissent pas immédiatement, le salaire réel baisse \(\Rightarrow\) le coût du travail baisse \(\Rightarrow\) le chômage recule.
  • Cet effet ne dure que tant que les salariés n’ont pas perçu la baisse de leur pouvoir d’achat.

L’effet de l’inflation sur l’emploi n’est que transitoire

Anticipations adaptatives : les agents forment leurs anticipations d’inflation à partir de l’évolution passée des prix, et corrigent progressivement leurs erreurs à mesure que de nouvelles observations arrivent.

  • Dès que les salariés réalisent la baisse de leur salaire réel : ils réduisent leur offre de travail ou négocient une hausse de salaire nominal.
  • Dans les deux cas, le salaire réel (et le chômage) reviennent à leur niveau antérieur.
  • Conséquence : l’arbitrage inflation-chômage n’existe qu’à court terme, tant que l’inflation observée dépasse l’inflation anticipée.

Pourquoi l’effet sur le chômage n’est que transitoire

flowchart LR
    A[Politique monetaire expansive] --> B[Hausse du niveau general des prix P]
    B --> C[Le salaire reel baisse a court terme]
    C --> D[Cout du travail plus faible]
    D --> E[Chomage recule temporairement]
    E --> F[Salaries percoivent la baisse de leur pouvoir d achat]
    F --> G[Salaire reel et chomage reviennent a leur niveau anterieur]

Une politique monétaire expansive ne réduit le chômage que le temps que les salariés ne perçoivent pas la baisse de leur salaire réel : dès qu’ils l’observent et négocient, le chômage revient à son niveau antérieur.

Le NAIRU : le taux de chômage compatible avec une inflation stable

NAIRU (Non-Accelerating Inflation Rate of Unemployment) : taux de chômage pour lequel l’inflation observée est égale à l’inflation anticipée (\(\pi = \pi^a\)), donc stable.

NAIRU = taux de chômage naturel \(u^n\) = taux de chômage structurel.

  • Si \(u < u^n\) : l’inflation accélère.
  • Si \(u > u^n\) : l’inflation décélère.
  • Depuis les années 1970, le NAIRU est estimé à environ 6 % aux États-Unis ; depuis les années 1990, autour de 9-10 % dans plusieurs pays européens.

La courbe de Phillips de court terme et de long terme

Figure 1: Courbe de Phillips de court terme et de long terme : à long terme, le chômage revient au taux naturel uⁿ (NAIRU), quel que soit le niveau d’inflation anticipée.

L’équation de Phillips augmentée des anticipations formalise ce mécanisme

\[ \pi = \pi^a - a\,(u - u^n) \]

\(\pi\) est l’inflation observée, \(\pi^a\) l’inflation anticipée, \(u^n\) le taux de chômage naturel (NAIRU) et \(a > 0\) un paramètre de sensibilité.

  • Court terme : \(\pi^a\) est donné \(\Rightarrow\) chaque droite (bleue ou rouge sur le graphique) reste décroissante.
  • Long terme : les anticipations s’ajustent (\(\pi^a = \pi\)) \(\Rightarrow\) la relation devient verticale au niveau \(u^n\).

3. Les années 1970 : la disparition de la courbe

Les chocs pétroliers provoquent une stagflation inédite

Stagflation : coexistence d’une inflation élevée et d’un chômage élevé, situation que la courbe de Phillips initiale ne peut pas expliquer (elle prédit une relation inverse entre les deux).

  • Chocs pétroliers de 1973 et 1979 : hausse des coûts de production dans un contexte de ralentissement des gains de productivité.
  • Indexation plus systématique des salaires sur l’inflation passée \(\Rightarrow\) spirale prix-salaires.
  • À partir de 1970, la relation inflation-chômage se brise aux États-Unis comme en France.

Le nuage de Phillips réel : la relation existe (1960-1969), puis se brise (1970-1984)

Les données confirment ce schéma théorique : chômage et inflation annuels aux États-Unis, cliquez pour faire apparaître la seconde période.

Figure 2
Figure 3

Nuage de Phillips empirique, États-Unis, 1960-1984 (chômage en abscisse, inflation en ordonnée). En bleu (1960-1969) : la relation négative de Phillips (1958) est nettement visible. En rouge (1970-1984) : les chocs pétroliers et l’ancrage des anticipations d’inflation font disparaître la relation stable, qui dessine désormais des boucles plutôt qu’une courbe unique. Source : Bureau of Labor Statistics (BLS), séries UNRATE et CPIAUCSL, via FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis.

La stagflation en direct : inflation et chômage montent ensemble (1968-1985)

Figure 4: Taux de chômage annuel moyen et inflation des prix à la consommation (IPC), États-Unis, 1968-1985 (lignes verticales pointillées : chocs pétroliers de 1973 et 1979). Lors des deux chocs, chômage et inflation montent ensemble : c’est la stagflation, une configuration que la courbe de Phillips initiale (relation inverse) ne peut pas expliquer. Source : Bureau of Labor Statistics (BLS), séries UNRATE et CPIAUCSL, via FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis.

Deux explications concurrentes de la rupture

Approche par les chocs d’offre

Un choc d’offre négatif (coût du pétrole) déplace simultanément la production potentielle à la baisse et les prix à la hausse : chômage et inflation augmentent ensemble.

Approche monétariste

L’accent est mis sur la réaction des agents à une politique monétaire expansive répétée : ils intègrent progressivement l’inflation dans leurs anticipations, ce qui déplace la courbe de Phillips de court terme vers la droite.

Les deux lectures convergent sur un point : la courbe de Phillips de court terme n’est pas stable, elle se déplace avec les anticipations d’inflation.

À long terme, il n’existe plus aucun arbitrage inflation-chômage

  • Si un gouvernement tente de maintenir indéfiniment \(u < u^n\) en tolérant plus d’inflation, les agents ajustent leurs anticipations : la courbe de Phillips de court terme se déplace vers la droite.
  • Le chômage revient alors à \(u^n\), mais à un niveau d’inflation plus élevé.
  • À long terme, seul le niveau de production potentielle (quantité et qualité du travail, stock de capital, progrès technique) détermine le chômage, pas l’inflation.

La politique monétaire ne peut réduire le chômage que temporairement. À long terme, elle n’a d’effet que sur les prix, pas sur l’emploi.

4. Anticipations rationnelles : au-delà du NAIRU

Les anticipations rationnelles suppriment l’arbitrage même à court terme

Anticipations rationnelles (J. Muth, 1961) : les agents utilisent toute l’information disponible pour former leurs anticipations, de sorte qu’en moyenne l’inflation anticipée est égale à l’inflation observée.

  • Une étape supplémentaire est franchie par la Nouvelle Macroéconomie Classique (Robert Lucas, Thomas Sargent, Neil Wallace).
  • Si les agents anticipent correctement une politique monétaire, ils l’intègrent immédiatement dans leurs décisions de salaire et de prix.
  • Le salaire réel n’est alors influencé que par des déterminants réels (productivité), pas par la politique monétaire anticipée.

Seule une politique monétaire surprise a un effet réel

Politique anticipée

Aucun effet réel, même à court terme : les prix et les salaires s’ajustent immédiatement, le chômage reste à \(u^n\).

Politique surprise

Effet transitoire possible sur l’emploi, tant que les agents n’ont pas encore révisé leurs anticipations.

Avec les anticipations rationnelles, l’arbitrage keynésien initial disparaît complètement : même à court terme, une politique monétaire annoncée et crédible ne change pas l’emploi.

Depuis les années 1990, la relation inflation-chômage diverge selon les pays

Actualisation

  • États-Unis, Allemagne, pays nordiques : faible inflation et faible chômage.
  • France : faible inflation mais chômage élevé.

Ce constat suggère que la position et la pente de la courbe de Phillips dépendent fortement des institutions nationales du marché du travail, un thème approfondi avec le modèle WS-PS (CM 8).

Depuis 1990, la relation diverge selon les institutions nationales

Figure 5: Taux de chômage (%), France, Allemagne, Danemark, États-Unis, années sélectionnées 1991-2023. France : série nationale BIT (Banque mondiale, WDI) ; comparaison indicative. L’Allemagne bascule d’un chômage élevé (environ 11 % en 2005) à l’un des plus bas d’Europe après les réformes Hartz (2003-2005) ; le Danemark reste durablement modéré depuis la flexicurité de 1994 ; les États-Unis fluctuent avec le cycle mais reviennent vite à un chômage bas ; la France reste seule à un niveau structurellement élevé. Source : France, Banque mondiale (WDI, SL.UEM.TOTL.NE.ZS) ; autres pays, OCDE/Eurostat, taux de chômage harmonisé (définition BIT), moyenne annuelle, années sélectionnées.

Cinq décennies de théorie : de Phillips aux anticipations rationnelles

flowchart LR
    A[Phillips 1958 - Correlation salaires-chomage] --> B[Lecture keynesienne - Arbitrage exploitable]
    B --> C[Stagflation annees 1970 - La relation se brise]
    C --> D[Friedman-Phelps - NAIRU et anticipations adaptatives]
    D --> E[Anticipations rationnelles - Arbitrage disparait meme a court terme]

Quatre ruptures théoriques jalonnent l’histoire de la courbe de Phillips : de la corrélation empirique de 1958 à la disparition complète de l’arbitrage avec les anticipations rationnelles.

Synthèse : trois lectures de la courbe de Phillips

Relation CT/LT Rôle des anticipations Arbitrage politique
Phillips (1958) Une seule courbe, stable Absent Exploitable, semble permanent
Friedman-Phelps CT décroissante, LT verticale en \(u^n\) Adaptatives (inflation passée) Existe à CT seulement
Anticipations rationnelles LT verticale, CT verticale si anticipée Rationnelles (toute l’info disponible) Disparaît même à CT si la politique est anticipée

À retenir

  • Phillips (1958) documente une corrélation négative salaires/chômage, étendue par Samuelson-Solow à l’inflation ; l’interprétation keynésienne y voit un arbitrage exploitable.
  • La stagflation des années 1970 (chocs pétroliers) brise cette relation stable.
  • Friedman-Phelps réintroduisent les anticipations : la courbe de Phillips est décroissante à court terme mais verticale au NAIRU \(u^n\) à long terme, soit \(\pi = \pi^a - a\,(u-u^n)\).
  • Avec les anticipations rationnelles (Lucas, Muth), l’arbitrage disparaît même à court terme si la politique est anticipée.
  • Depuis les années 1990, la relation diverge selon les institutions nationales du marché du travail.

Pour la prochaine fois

  • Relire la section II.4 du chapitre II (partie 2) et refaire l’équation de Phillips augmentée à partir du graphique.
  • Préparer le TD 6 (Keynes, Okun, Phillips) : correction du CC1 en séance.
  • Lecture conseillée : Blanchard et Cohen, Macroéconomie, chapitre sur la courbe de Phillips.
  • CM 8 : modèle Wage Setting–Price Setting (WS-PS), pourquoi le chômage d’équilibre diffère selon les pays.
Friedman, Milton. 1968. « The Role of Monetary Policy ». American Economic Review 58 (1): 1‑17.
Phillips, A. W. 1958. « The Relation between Unemployment and the Rate of Change of Money Wage Rates in the United Kingdom, 1861–1957 ». Economica 25 (100): 283‑99.