Un même problème, le chômage, appelle trois modèles nationaux très différents

CM 9 : Politiques de l’emploi : cadres d’analyse et flexisécurité (Chapitre III, Section I)

Pierre Beaucoral

L2 AES : Semestre 1, 2026-2027

Plan de la séance

  1. Politiques de l’emploi : deux logiques, actives et passives
  2. Trois modèles nationaux : flexibilité, sécurité, flexisécurité
  3. La flexisécurité danoise et son « triangle d’or »
  4. Les quatre formes de flexibilité
  5. Protéger les travailleurs plutôt que les emplois

Objectifs

À l’issue de cette séance, vous saurez :

  • Distinguer politiques de l’emploi actives et passives, et l’objectif poursuivi par chacune.
  • Caractériser les trois modèles, flexibilité, sécurité, flexisécurité, à partir de trois critères : protection de l’emploi, indemnisation, accompagnement.
  • Expliquer pourquoi la flexisécurité découple protection de l’emploi et protection des travailleurs.
  • Représenter et commenter le triangle d’or danois.
  • Distinguer les quatre formes de flexibilité (numérique externe, numérique interne, fonctionnelle, salariale) et les relier à des dispositifs concrets.

1. Politiques actives et politiques passives

Deux façons de répondre au chômage

Politiques actives : obtenir une croissance plus riche en emplois : allègements de charges pour inciter à l’embauche, emplois aidés, aide à la création d’entreprise, amélioration de la rencontre offre/demande (service public de l’emploi, formation), flexibilisation.

Politiques passives : rendre le chômage supportable et réduire la population active : indemnisation du chômage, incitations au retrait d’activité, abaissement de l’âge de la retraite, partage du travail (réduction du temps de travail).

Ce que chaque logique cible

Politiques actives Politiques passives
Cible Le volume d’emplois disponibles Le niveau de vie des personnes sans emploi
Fonction de Musgrave mobilisée Allocation / stabilisation Redistribution
Condition d’efficacité Diagnostic correct sur le type de chômage Calibrage qui ne décourage pas le retour à l’emploi
Exemple Baisse du coût du travail, formation Assurance chômage, RSA

Une politique active n’a d’effet que si le diagnostic est le bon : baisser le coût du travail suppose un chômage classique ; renforcer l’accompagnement suppose un chômage frictionnel (Chapitre II).

Le diagnostic conditionne la politique active

flowchart TD
    A[Diagnostic sur le type de chomage] --> B[Chomage classique]
    A --> C[Chomage frictionnel]
    B --> D[Baisser le cout du travail]
    C --> E[Renforcer l accompagnement]

Le choix de la politique active depend du diagnostic pose sur le type de chomage : cout du travail pour un chomage classique, accompagnement pour un chomage frictionnel.

Une politique active mal ciblée, accompagnement renforcé face à un chômage classique, ou baisse du coût du travail face à un chômage frictionnel, a peu de chances de faire baisser le chômage.

Erreur fréquente

Erreur fréquente

Ne pas confondre politique active et politique efficace, ni politique passive et politique inutile. Une indemnisation généreuse mais limitée dans le temps, couplée à un accompagnement, peut favoriser un retour à l’emploi de meilleure qualité : c’est précisément l’argument de la flexisécurité, présentée plus loin.

En protégeant le revenu des personnes sans emploi, les politiques passives répondent à un objectif de justice sociale, mais mal calibrées, elles peuvent réduire les incitations au retour à l’emploi : c’est la trappe à inactivité, étudiée en détail au CM 10 (Chapitre III, Section II).

2. Trois modèles nationaux de marché du travail

Au-delà des instruments : des modèles cohérents

Un pays ne choisit pas ses instruments isolément : il combine un niveau de protection de l’emploi, d’indemnisation du chômage et d’accompagnement des chômeurs dans une configuration cohérente. Trois grandes configurations se dégagent dans les pays développés.

  • Flexibilité (modèle anglo-saxon : États-Unis, Royaume-Uni) : faible protection + assurance chômage peu généreuse + faible accompagnement.
  • Sécurité (Europe continentale : France) : protection élevée + assurance chômage généreuse + accompagnement limité.
  • Flexisécurité (pays nordiques : Danemark) : faible protection + assurance chômage généreuse mais conditionnelle + accompagnement fort.

Comparer les trois modèles

Flexibilité Sécurité Flexisécurité
Protection de l’emploi Faible Forte Faible
Indemnisation Faible, courte durée Variable, longue durée Forte, longue, conditionnelle
Accompagnement Faible Faible en général Fort
Logique Ni emplois ni travailleurs protégés Emplois et travailleurs protégés Travailleurs protégés, pas les emplois

Source : d’après Bénassy-Quéré, Coeuré, Jacquet, Pisani-Ferry (2021) (Bénassy-Quéré et al. 2021).

Protéger l’emploi : ce que mesure vraiment l’indice de l’OCDE

Figure 1: Indice OCDE de protection de l’emploi (EPL Database, version 4, 2019 ; échelle 0 = aucune protection, 6 = protection maximale). Sur l’indicateur agrégé de protection des CDI contre les licenciements individuels et collectifs (EPRC), le Danemark est nettement sous la France, proche du Royaume-Uni : c’est ce qui justifie l’étiquette « Faible » du tableau précédent. L’écart avec la France est plus marqué encore sur les seules dispositions propres aux licenciements collectifs (EPC) : c’est surtout par cette marge que passe la flexibilité danoise, la protection contre le licenciement individuel restant proche de celle du Royaume-Uni. Source : OCDE, Indicators of Employment Protection (EPL Database, version 4, 2019), sdmx.oecd.org, dataflow DSD_EPL, indicateurs EPRC (individual and collective dismissals, regular contracts) et EPC (additional provisions for collective dismissals).

Le point-clé : deux notions de protection distinctes

Protection de l’emploi (coût du licenciement) et protection des travailleurs (revenu, employabilité) ne sont pas la même chose. Le modèle danois découple les deux : licenciements faciles, mais niveau de vie et accompagnement élevés pour ceux qui perdent leur emploi.

Ce découplage est la clé pour comprendre pourquoi la flexisécurité n’est pas une simple version « molle » du modèle de flexibilité pure.

Le découplage visualisé

flowchart TD
    A[Deux protections distinctes] --> B["Protection de l emploi<br/>cout du licenciement"]
    A --> C["Protection des travailleurs<br/>revenu et employabilite"]
    B --> B1[Securite - forte]
    B --> B2[Flexibilite et Flexisecurite - faible]
    C --> C1[Securite et Flexisecurite - fortes]
    C --> C2[Flexibilite - faible]

La flexisecurite decouple les deux protections : protection de l emploi faible, protection des travailleurs forte - une combinaison que les modeles purs n atteignent pas.

Sécurité protège les deux à la fois ; flexibilité ne protège ni l’un ni l’autre ; flexisécurité sépare les deux : c’est cette combinaison inédite qui définit le modèle.

3. La flexisécurité danoise et son « triangle d’or »

Une définition : protéger les personnes, pas les emplois

Flexisécurité (contraction de flexibilité et sécurité) : modèle conjuguant flexibilité pour les employeurs et sécurité pour les chercheurs d’emploi. Principe directeur : protéger les personnes plutôt que les emplois.

Le terme naît des réformes menées aux Pays-Bas et au Danemark en 1999. Le modèle danois en est devenu la référence internationale, du fait de ses résultats.

Trois piliers qui se renforcent mutuellement

Le modèle danois repose sur : une grande liberté de licenciement ; une forte mobilité de l’emploi ; une indemnisation très généreuse du chômage ; un effort important de formation ; des structures institutionnelles décentralisées (conseils régionaux, municipalités, job centers) pilotant finement l’accompagnement.

On résume cette logique par le « triangle d’or », dont les trois sommets sont : flexibilité, indemnisation généreuse, activation.

Le triangle d’or danois

Trois sommets qui se construisent, et se renforcent, ensemble : cliquez pour les faire apparaître un à un.

Figure 2
Figure 3
Figure 4

Le « triangle d’or » de la flexisécurité danoise : flexibilité, indemnisation généreuse et activation se renforcent mutuellement, les trois flèches bouclant le triangle une fois les trois sommets réunis.

Des résultats qui ont fait la réputation du modèle

En une dizaine d’années, le Danemark a fortement réduit son chômage, nettement sous le niveau français. Son taux de pauvreté reste également inférieur à celui de la France.

Ces résultats reposent sur des prélèvements obligatoires élevés, qui financent à la fois l’indemnisation généreuse et l’effort d’activation : le modèle a un coût budgétaire important.

Attention à la mesure : le chiffre de 2,5-3 % parfois cité pour le Danemark est le taux national (« net unemployment », Danmarks Statistik, demandeurs d’emploi immédiatement disponibles) : il n’est pas comparable à la mesure harmonisée BIT/OCDE présentée à la diapo suivante, sur laquelle repose toute comparaison internationale.

Le Danemark reste sous la France : taux de chômage harmonisé, 2000-2024

Figure 5: Taux de chômage harmonisé BIT/OCDE (%), moyenne annuelle, 2000-2024. Le Danemark reste durablement sous la France, mais pas au niveau très bas (2,5-3 %) parfois cité pour la fin des années 2020 : ce chiffre est la mesure administrative nationale danoise (chômage « net » enregistré, Danmarks Statistik), non comparable à la série harmonisée reportée ici. Les États-Unis illustrent le modèle de flexibilité pure : chômage bas hors récession, mais sans le filet de l’activation danoise. Sources : OCDE/BIT, taux de chômage harmonisé annuel (séries LRHUTTTTFRA156S, LRHUTTTTDKA156S, LRHUTTTTUSA156S), via FRED, Federal Reserve Bank of St. Louis, d’après OCDE.

Le troisième sommet a un coût : dépenses de politiques actives

Figure 6: Dépenses publiques de politiques actives de l’emploi, % du PIB, 2023 (service public de l’emploi et administration, formation, incitations à l’embauche, emploi protégé, création directe d’emplois, aide à la création d’entreprise). Le Danemark y consacre plus de 20 fois la part du PIB des États-Unis : la flexisécurité n’est pas une dérégulation gratuite, l’activation a un coût budgétaire assumé, cohérent avec les prélèvements obligatoires élevés mentionnés plus haut. Source : OCDE, Public expenditure and participants in labour market programmes (base LMP), sdmx.oecd.org, dataflow DSD_LMP, catégorie « Total active programmes » (LMP_10T70), % du PIB, 2023.

À retenir : un triptyque, pas une dérégulation

À retenir

La flexisécurité n’est pas une simple dérégulation : c’est un triptyque équilibré. Retirer un sommet, flexibiliser sans indemniser, ou indemniser sans activer, rapproche du modèle « flexibilité » pur, avec ses coûts sociaux. Cette cohérence explique la difficulté à « importer » le modèle tel quel ailleurs.

4. Les quatre formes de flexibilité

« Flexibilité » recouvre quatre réalités différentes

Numérique externe : ajuster le volume de travail en faisant varier le nombre de travailleurs (intérim, CDD, temps partiel).

Numérique interne : ajuster le volume de travail via les heures travaillées plutôt que l’effectif (heures supplémentaires, activité partielle).

Fonctionnelle (ou qualitative) : exploiter l’organisation du travail (polyvalence, rotation des tâches).

Salariale : sensibilité des salaires à la conjoncture (cf. WS-PS, CM 8 : plus de flexibilité salariale rapproche du plein-emploi).

Relier chaque forme à des dispositifs concrets

Forme de flexibilité Marge d’ajustement Exemple de dispositif français
Numérique externe Effectif CDD, intérim, rupture conventionnelle
Numérique interne Heures travaillées Heures supplémentaires, activité partielle
Fonctionnelle Organisation du travail Polyvalence, rotation des tâches
Salariale Niveau du salaire Négociation salariale décentralisée

Une même réforme peut relever de plusieurs formes à la fois : la rupture conventionnelle touche au numérique externe et à la sécurité des parcours professionnels.

5. Protéger les travailleurs plutôt que les emplois

Quatre notions de sécurité à ne pas confondre

Sécurité de l’emploi : garder un emploi donné dans une entreprise donnée. Se mesure par le taux de rotation de la main-d’œuvre : \[ \dfrac{\text{embauches} + \text{sorties}}{\text{effectif en début de période}} \]

Sécurité de l’employabilité : avoir un emploi, pas nécessairement chez le même employeur : la sécurité privilégiée par la flexisécurité.

Sécurité des revenus : obtenir un revenu tout au long de la vie, y compris hors emploi (protection sociale).

Sécurité de conciliation : concilier activité rémunérée et autres activités (famille, formation, loisirs).

La flexisécurité déplace l’objectif de la sécurité de l’emploi vers la sécurité de la personne, un fil directeur qui éclaire les réformes françaises étudiées au CM 10 (portabilité des droits, compte personnel de formation).

Flexisécurité : deux typologies qui se répondent

flowchart TD
    F[Flexisecurite] --> FL[Flexibilite - 4 formes]
    F --> SE[Securite - 4 notions]
    FL --> FL1[Numerique externe]
    FL --> FL2[Numerique interne]
    FL --> FL3[Fonctionnelle]
    FL --> FL4[Salariale]
    SE --> SE1[De l emploi]
    SE --> SE2[De l employabilite]
    SE --> SE3[Des revenus]
    SE --> SE4[De conciliation]

La flexisecurite s appuie sur deux typologies paralleles : quatre formes de flexibilite pour les employeurs, quatre notions de securite pour les travailleurs.

Ces deux arbres se répondent terme à terme : c’est cette architecture à deux étages, flexibilité pour l’employeur, sécurité pour la personne, qui distingue la flexisécurité d’une simple dérégulation.

Synthèse

À retenir

Synthèse de la séance

  • Les politiques de l’emploi se répartissent en deux logiques : actives (créer des emplois) et passives (gérer le chômage) : actif ≠ efficace, passif ≠ inutile.
  • Trois modèles nationaux cohérents : flexibilité (ni emplois ni travailleurs protégés), sécurité (les deux protégés, au prix de la rigidité), flexisécurité (travailleurs protégés, pas les emplois).
  • La flexisécurité repose sur un triangle d’or : flexibilité + indemnisation généreuse + activation, un triptyque indissociable.
  • La flexibilité recouvre quatre réalités distinctes : numérique externe, numérique interne, fonctionnelle, salariale.
  • La sécurité elle-même recouvre plusieurs notions : de l’emploi, de l’employabilité, des revenus, de conciliation.

Pour la prochaine fois

CM 10 : Chapitre III, Section II : les politiques de l’emploi en France

  • Relire la Section I de ce CM (modèles, triangle d’or, formes de flexibilité).
  • Repérer, pour chaque réforme française que vous connaissez déjà, à laquelle des trois logiques (coût du travail, flexibilisation, activation) elle se rattache.
  • Préparer le TD 7 (appariement + trappe à inactivité) et le TD 8 (CC2 : flexisécurité, coût du travail, réformes françaises).

Sources : Chapitre III, Section I (cours/chap3.qmd) ; Bénassy-Quéré, Coeuré, Jacquet, Pisani-Ferry (2021) (Bénassy-Quéré et al. 2021).

Bénassy-Quéré, Agnès, Benoît Coeuré, Pierre Jacquet, et Jean Pisani-Ferry. 2021. Politique économique. 5ᵉ éd. De Boeck Supérieur.